Dans les coulisses de la rédemption de Mélanie Joly

Malgré l’épisode de la «taxe Netflix», Mélanie Joly a su se hisser parmi les plus hautes fonctions du gouvernement.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Malgré l’épisode de la «taxe Netflix», Mélanie Joly a su se hisser parmi les plus hautes fonctions du gouvernement.

Il y a quatre ans, elle défendait, non sans peine, le congé de taxe à Netflix ; en 2021, elle devra défendre les intérêts du Canada dans le monde. Pour ses proches collaborateurs des dernières années turbulentes, la fulgurante ascension de la Montréalaise Mélanie Joly au sein du Cabinet Trudeau est le résultat de son travail acharné pour démontrer sa valeur, tant auprès de ses collègues que de la population.

Quand l’avion de Justin Trudeau se pose dans la capitale arménienne, le 10 octobre 2018 au soir, le sort de l’ex-gouverneure générale Michaëlle Jean est déjà réglé. Le premier ministre lui annonce, aussitôt sorti de son Airbus, qu’elle sera remplacée à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) après un seul mandat.

Or, la participation du premier ministre au sommet international d’Erevan aurait pu tourner au vinaigre sans le travail diplomatique de l’ombre de sa ministre de la Francophonie, envoyée d’avance pour tout ficeler afin que le Canada puisse lâcher sa candidate sans provoquer un scandale. Mme Jean s’accrochait à son poste de secrétaire générale de la Francophonie, même si elle n’avait pas les appuis internationaux nécessaires pour rester. L’OIF fonctionne par consensus, et le premier ministre ne pouvait gaspiller son influence politique pour cette cause perdue.

« C’est là que j’ai vu les talents de diplomate de Mélanie, raconte une source libérale bien au fait de l’épisode. Elle a tout compris de ce qui se passait, et elle a fait les appels nécessaires. Elle a bien fait atterrir le dossier. » Un responsable libéral confirme : « Ça a été remarqué par le premier ministre. »

Une douzaine de proches ou ex-collaborateurs de Mélanie Joly, la plupart occupant désormais des fonctions qui ne leur permettent pas de témoigner publiquement, ont raconté au Devoir comment la politicienne a réussi à prendre du galon au sein du gouvernement pour se retrouver, mardi, au prestigieux poste de ministre des Affaires étrangères du Canada.

Départ cahoteux sur Netflix

Les débuts de Mélanie Joly au Cabinet n’ont pourtant pas été des plus reluisants. Élue avec l’équipe Trudeau en 2015, la diplômée d’Oxford, alors surtout connue pour sa candidature à la mairie de Montréal, a été nommée ministre du Patrimoine canadien à 36 ans. Son passage à ce ministère a fait les manchettes pour les mauvaises raisons.

Sa défense de la promesse libérale de n’imposer aucune nouvelle taxe, pas même à la multinationale Netflix, ne passe pas au Québec. Au tournant d’octobre 2017, elle effectue une série d’interviews, dont à la populaire émission Tout le monde en parle, pour annoncer sa politique culturelle et une entente d’investissements avec Netflix. Cela lui a plutôt valu d’être ridiculisée sur le plateau de Guy A. Lepage, elle qui s’est retrouvée embourbée dans ses réponses peu convaincantes aux questions insistantes de l’animateur et des invités.

Comme elle l’a plus tard précisé, Mélanie Joly n’y était pour rien dans le congé de TPS à Netflix, une décision d’ailleurs finalement révoquée. Plusieurs sources s’entendent : la ministre « allait au batte pour le gouvernement », quitte à recevoir un coup. « C’était humiliant », se rappelle une personne de son équipe. « Ça a été très difficile », témoigne une autre. « Elle était devenue le symbole de la langue de bois », résume un ex-employé.

Encore aujourd’hui, ses anciens proches collaborateurs restent amers de ce douloureux épisode qui a collé à la peau de la ministre Joly durant des années. Ils jugent qu’elle a été victime d’un amalgame entre les questions de fiscalité et d’investissements culturels. En juillet 2018, Mélanie Joly est rétrogradée au poste de ministre du Tourisme.

« Elle aurait pu tout lâcher là », croit une source libérale. Au contraire, la ministre Joly s’est accrochée. Plusieurs anciens collaborateurs témoignent de la suite comme d’une preuve de « résilience » hors du commun.

Au Tourisme, la ministre a décidé de se servir de ce recul comme d’un avantage. « Elle a travaillé sur son caucus. Tous les députés en région, on allait tous les voir, raconte un ancien employé. On avait comme stratégie de la faire sortir, d’aller dans toutes les petites communautés. Ça l’a fait briller. » Après tout, quel endroit au Canada n’a pas besoin de tourisme ?

« Elle est excellente pour mobiliser le caucus [les autres élus libéraux] », résume Mathieu Bouchard, qui était alors conseiller principal du premier ministre Trudeau pour le Québec. Durant le passage de Mme Joly, les sommes fédérales consacrées au tourisme ont bondi. Elle a répété sa formule gagnante au portefeuille de Développement économique après les élections de 2019.

« C’est une bonne politicienne. Elle a beaucoup évolué, et elle est très stratégique. » Au téléphone, le ministre québécois de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, a vu Mélanie Joly à l’œuvre ces dernières années. Et il n’a que des éloges à lui faire. « Dans la communauté d’affaires du Québec, Mélanie a gagné le respect. […] Elle est à l’écoute des gens, de façon pratique, et porte leurs revendications au Cabinet. » Sa nomination aux Affaires étrangères est, à son avis, une bonne nouvelle pour le Québec.

Meneuse du dossier du français

Responsable de la question des langues officielles, la ministre Joly s’est illustrée en critiquant rapidement la décision du gouvernement ontarien de Doug Ford de mettre fin au projet de l’Université de l’Ontario français et d’abolir le Commissariat aux services en français. « Ça lui a redonné sa confiance, ça l’a propulsée », témoigne un ancien adjoint.

Un dossier majeur l’attendait à sa réélection en 2019, alors que le Parti libéral modifie son approche par rapport au français. La langue doit être défendue non seulement en situation minoritaire, mais également au Québec. Mélanie Joly a pour tâche de faire passer l’idée auprès des libéraux anglophones et du reste du pays. En fin de compte, ils ne critiquent ni son livre blanc ni son projet de loi. « Ça, c’est de la diplomatie interne », détaille Mathieu Bouchard.

Coprésidente de la campagne électorale de 2021, la ministre Joly se donne la mission de recruter plus de femmes. Elle téléphone à la syndicaliste Pascale St-Onge, et la convainc de se lancer. « Même si je suis plus vieille qu’elle, elle a été comme une grande sœur pour moi tout au long de la campagne. En matière d’organisation politique, c’est une machine », raconte la nouvelle ministre.

Malgré l’accession à l’un des postes les plus prestigieux au gouvernement, Mélanie Joly, à 42 ans, n’a pas abandonné son projet de fonder une famille. Et le premier ministre est au courant. « Ce n’est pas du tout un frein à son projet, explique l’animatrice Julie Snyder, qui l’accompagne dans son processus de fécondation in vitro. Au contraire ! Elle va peut-être avoir plus de chances de tomber enceinte, sa tête va être occupée à d’autres choses. »

À voir en vidéo