De quel patrimoine parle-t-on exactement?

L'îlot Chevalier au milieu des années 1950 avant la destruction de l'épicerie Georges Faucher, à droite.
Photo: Courtoisie L'îlot Chevalier au milieu des années 1950 avant la destruction de l'épicerie Georges Faucher, à droite.

La Maison Chevalier, dans le Vieux-Québec, fait les manchettes depuis l’annonce de sa vente à Gestion 1608, une filiale du Groupe Tanguay, par le Musée de la civilisation. Le milieu du patrimoine suit avec inquiétude le sort réservé à ce bâtiment iconique classé il y a 65 ans, sous le règne de Maurice Duplessis. Mais de quel patrimoine parle-t-on exactement ?

Nous sommes à la fin de l’été 1956, dans les mois qui suivent le classement des bâtiments décrépis de l’îlot Chevalier longeant la rue du Cul-de-sac dans la basse ville de Québec. La Commission des monuments et sites historiques charge l’architecte André Robitaille (1922-2009) du relevé des structures qu’elle vient d’acquérir. En franchissant le porche de cet ensemble, le natif de Québec découvre un « taudis » de 40 « chambres » avec trois ou quatre toilettes « d’une malpropreté inqualifiable ».

Photo: Bibliothèque et Archives Canada L'îlot Chevalier en 1830 d'après l'aquarelliste James Pattison Cockburn.

L’architecte formé à l’École des beaux-arts de Montréal et à l’Institut d’urbanisme de Paris explore ce dédale de pièces avec son équipe d’ouvriers dissipés. « Nos employés s’amusaient bien en mesurant, à badiner avec les filles aux fenêtres de l’autre côté de la rue qui les invitaient allègrement à travers le cul-de-sac », écrit Robitaille dans un article publié en 1979 dans un bulletin de la Commission des monuments historiques.

Guidé par les recherches en archives de Gérard Morisset, alors directeur du Musée du Québec, André Robitaille conçoit en 1957 la maquette d’un hôtel particulier du XVIIIe siècle qui permet d’exploiter le contour atypique des quatre bâtiments de l’îlot Chevalier. Le projet est dans la lignée de Viollet-le-Duc, cet architecte français du XIXe siècle qui a notamment travaillé à la restauration de Notre-Dame-de-Paris.

Curetage extrême

La réfection de la Maison Chevalier est menée à grands coups de barres à clous. « Ça sortait de partout, les camions se succédaient… les cloisons disparaissaient, les faux planchers, la tuyauterie et le peu d’électricité qui s’y trouvaient », écrit Robitaille dans son article bilan de 1979. L’architecte est dépassé par ce rythme infernal : « Ce travail s’exécuta rapidement, trop rapidement, et nous perdîmes à ce moment quelques éléments d’intérêt de l’édifice… Mais comment ralentir les démolisseurs, les contrôler ! »

Robitaille arpente les étages à tâtons tandis que des pans de briques s’effondrent ici et là : « Nous ne possédions ni historiens ni archéologues pour nous aider à ce moment. D’ailleurs […], l’affectation proposée de l’édifice, un musée de l’artisanat et de la petite industrie, n’invitait que partiellement à un rétablissement des dispositions anciennes. »

Pour le restaurateur de la fin des années 1950, l’essentiel est de mettre en valeur ce qui est « authentique », à commencer par les murs de maçonnerie, les plafonds à solives conçus « à la manière française » et exécutés selon les « habitudes du pays » et les trois caves voûtées en pierres de grès ayant résisté au bombardement du général Wolfe en 1759. Il se garde toutefois de recouvrir de crépi les façades, préférant laisser la pierre à nu.

« Ils ont refait un intérieur d’époque, mais c’est Robitaille et Morisset qui l’ont imaginé », explique l’historien de l’architecture Luc Noppen dans un entretien avec Le Devoir. Or, l’imagination peut parfois jouer des tours, comme en témoignent ces latrines malencontreusement transformées en cheminée. « Quand on la voit de l’extérieur, on se dit, “mais qu’est-ce qu’elle fait là, cette cheminée”, elle n’est pas dans le bon sens », commente Noppen. « Robitaille l’a reconnu lui-même. Il a trouvé dans le mur un conduit et il a dit “c’est une cheminée !” Il l’a montée vers le haut alors qu’en fait, c’était une latrine qui allait vers le bas. » Le professeur au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM ne s’en formalise pas. « Il y a eu plein d’erreurs comme ça, c’était le début de la restauration au Québec. »

Refrancisation

Le chantier de « l’hôtel » Chevalier est parachevé en juillet 1963 avec l’aménagement de pelouses là où se trouvait l’une des nombreuses épiceries du quartier, qui en est désormais entièrement dépourvu. Construit à la mauvaise époque, le petit commerce de briques rouges a été rasé afin de dégager une cour d’honneur menant à l’entrée monumentale implantée sur la façade arrière de l’îlot, où se trouvaient autrefois des annexes de toutes sortes.

La transformation d’un pâté de maisons disparates en hôtel particulier est facilitée par l’orientation de ses bâtiments selon un plan en fer à cheval, qui découle de leur proximité avec l’anse du Cul-de-sac, un havre de barques de l’époque de Champlain qui a été remblayée dans le courant du XIXe siècle.

La singularité du site est renforcée à gros traits par Robitaille, qui fait ériger une « maison d’accompagnement » en béton à l’est des bâtiments originaux, dont les éléments les plus anciens remontent aux XVIIe et XVIIIe siècles.

 

Cette restauration pour le moins invasive n’a-t-elle pas annihilé la valeur patrimoniale de ces bâtiments ? Non, rétorque Luc Noppen, pour qui la Maison Chevalier raconte une histoire particulière, celle de la refrancisation de la capitale par l’entremise de son patrimoine bâti. « Le Vieux-Québec était une ville anglaise au complet, et ça a été refrancisé notamment par des gestes comme ceux-là », précise le directeur des partenariats de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain.

Avec la Maison Chevalier, le duo Morisset-Robitaille a voulu montrer au monde — et surtout à l’écrivain et ministre français des Affaires culturelles André Malraux, qui inaugure les lieux — l’état d’avancement de la Nouvelle-France avant sa conquête par les Britanniques. « On a dit “le patrimoine, c’est aussi en milieu urbain, tous ces gens étaient riches ; regardez Jean-Baptiste Chevalier, il se payait un hôtel particulier comme les plus riches en France dans le quartier du Marais” », souligne Noppen.

La Maison Chevalier est le banc d’essai de ce qui deviendra le chantier de la place Royale, qui prend son envol dans les années 1970 avec son mélange de « restauration en style » d’édifices anciens purgés de leur substrat victorien et de bâtiments en béton qui célèbrent aujourd’hui leur petit demi-siècle d’existence.

Pour Luc Noppen, l’essentiel est de maintenir l’accès public à la Maison Chevalier, ses intérieurs remodelés par André Robitaille pouvant justement accueillir un centre d’interprétation relatant l’histoire complexe de la place Royale. « Que l’on fasse là-dedans un office d’information touristique ou un salon de thé, quel que soit l’usage, ce qui me paraît important, c’est que le nouvel usage maintienne l’effort qui a été fait à l’époque pour le restaurer. »



À voir en vidéo