Un employé victime de racisme poursuit sa lutte depuis cinq ans

«J’ai été blessé au plus profond de ma dignité par des propos et des comportements ouvertement racistes.», explique Bienné Blémur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «J’ai été blessé au plus profond de ma dignité par des propos et des comportements ouvertement racistes.», explique Bienné Blémur.

Victime de harcèlement psychologique au travail, Bienné Blémur poursuit ses démarches judiciaires dans le but d’ajouter dans une récente décision judiciaire le concept de racisme qu’il allègue avoir subi dans le cadre d’un emploi qu’il a occupé pendant des années à la Société du parc Jean-Drapeau (SPJD).

Les faits reprochés remontent à 2016. M. Blémur œuvre alors à titre de chef gréeur au parc Jean-Drapeau et compte une dizaine d’employés à sa charge dans le cadre de son travail, qui consiste à assurer l’installation et l’entretien des éléments scéniques pour différents événements majeurs qui se déroulent au parc Jean-Drapeau, comme le festival de musique Osheaga.

M. Blémur travaille alors depuis 15 ans pour la SPJD, à titre de travailleur saisonnier. Cette année-là, cependant, l’employé, dont un des parents est d’origine haïtienne, se voit rétrogradé par un chef machiniste à un autre poste, qui consiste essentiellement à remplir des camions de marchandises et à vider ceux-ci ; une décision prise sans raison valable, aux yeux de M. Blémur. Ce qui fait toutefois déborder le vase de ce dernier, c’est lorsqu’un autre employé, qui sera promu au poste de chef machiniste par la suite, l’invective et va jusqu’à traiter M. Blémur de « crisse de [mot en n] » après que celui-ci ait accidentellement accroché son casque de protection dans le cadre de son travail au parc Jean-Drapeau. M. Blémur a ensuite été renvoyé chez lui sans raison, sous prétexte qu’il n’y avait « plus d’ouvrage » pour lui sur ce site, a-t-il raconté au Devoir jeudi après-midi dans un café du centre-ville.

« L’employeur n’est jamais intervenu dans l’histoire et j’ai perdu ma saison », raconte-t-il.

Depuis, l’employé a déposé trois griefs en autant d’années pour tenter d’obtenir l’accès à un climat de travail sécuritaire et exempt de harcèlement, ce qui a notamment mené le Contrôleur général de la Ville et la SPJD a entamé des enquêtes sur cette affaire. En 2017, une entente de règlement est d’ailleurs conclue entre le syndicat et l’employeur pour tenter de remédier à cette situation, mais ses critères ne sont pas respectés par la suite, déplore M. Blémur.

Dans cette entente, l’employeur reconnaît alors que le plaignant a été victime de propos racistes. Cela n’empêchera toutefois pas M. Blémur d’être de nouveau supervisé par un des deux employés qui auraient tenu des propos racistes ou agi de telle façon à son égard, ce qui explique les deux griefs déposés successivement par le plaignant à l’été 2017 et en 2018. Depuis, M. Blémur n’a pas remis les pieds au parc Jean-Drapeau. Son lien d’emploi avec la SPJD demeure cependant, puisqu’il n’a pas démissionné et n’a pas été mis à pied.

J’ai été blessé au plus profond de ma dignité par des propos et des comportements ouvertement racistes. On ne s’est pas gêné.

« Je me suis rendu compte que le syndicat faisait en sorte de faire couler mes griefs », fustige M. Blémur.

Exaspéré, le Montréalais s’est tourné en juillet 2018 devant le Tribunal administratif du travail (TAT), qui a reconnu cet été que l’homme, aujourd’hui âgé de 65 ans, a été victime de harcèlement psychologique par des collègues de travail et de « négligence grave » de la part de son syndicat, une section locale de l’Alliance internationale des employés de scène et de théâtre.

« Le Tribunal constate que personne au syndicat ne prend réellement la peine de s’occuper du dossier du plaignant et qu’aucune véritable mesure de prévention du harcèlement n’est mise en place » et propose des solutions « qu’il ne met pas en application », indique notamment la décision de 35 pages rendue à la fin juin. « Il ne s’agit pas ici d’une simple incompétence dans le traitement du dossier du plaignant, mais de négligence grave », ajoute la juge administrative Karine Blouin, qui demande au syndicat de payer les frais d’avocats du plaignant.

Reconnaître le racisme

Pour M. Blémur, qui est épaulé par trois avocats, cette victoire est toutefois incomplète, puisque le tribunal n’a pas inclus la notion de racisme dans sa décision, alors qu’elle se trouvait au cœur de sa plainte. Le Montréalais, qui est devenu préposé aux bénéficiaires pendant la pandémie pour joindre les deux bouts, réclame donc la révision de cette décision du TAT, qui devra donc tenir de nouvelles audiences dans le cadre de ce dossier.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Bienné Blémur accompagné de son avocat Me Aymar Missakila et Fo Niemi du Centre de recherche-action sur les relations raciales. 

« J’ai été blessé au plus profond de ma dignité par des propos et des comportements ouvertement racistes. On ne s’est pas gêné. On a mis en preuve tous les éléments prouvant ça et la juge, en évitant de se prononcer là-dessus, ne m’a pas rétabli dans ma dignité », explique M. Blémur. En tentant de faire reconnaître qu’il a été victime de racisme, le Montréalais souhaite d’autre part forcer des changements durables dans les façons de faire de son syndicat et de la SPJD pour éviter que d’autres employés de cette organisation subissent le même sort que lui.

« C’est très important d’avoir cette reconnaissance institutionnelle que M. Blémur a été victime de racisme et que tant l’employeur que le syndicat changent leur façon de faire les choses », insiste lui aussi le directeur général du Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR), Fo Niemi, qui a accompagné M. Blémur dans ses démarches au cours des dernières années.

Le syndicat mis en cause dans cette affaire a refusé de commenter ce dossier. Ses avocats ont toutefois acheminé au Devoir la demande de pourvoi en contrôle judiciaire introduite par le syndicat à la Cour supérieure du Québec le 22 juillet 2021. Celle-ci vise notamment à mettre sur pause le jugement rendu par le TAT, le temps de rendre une décision sur le fond dans cette affaire. Une première date d’audience a été fixée à la fin novembre.

« La Société du parc Jean-Drapeau (SPJD) n’est pas en mesure de commenter ce cas précis puisqu’il est judiciarisé, depuis plus de quatre ans maintenant », a pour sa part indiqué au Devoir le conseiller aux communications de l’organisation, Kaven Gauthier. Celui-ci ajoute cependant que « l’inclusion et la diversité » font partie des priorités de la SPDJ à titre d’employeur.

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