Après l'Afghanistan, la guerre en soi

Selon les statistiques des Services de santé des Forces armées canadiennes, 84 des 224 hommes de la Force régulière en service qui sont décédés par suicide entre 2001 et 2020 avaient participé à un déploiement lié à la mission en Afghanistan.
Justin Tang La Presse canadienne Selon les statistiques des Services de santé des Forces armées canadiennes, 84 des 224 hommes de la Force régulière en service qui sont décédés par suicide entre 2001 et 2020 avaient participé à un déploiement lié à la mission en Afghanistan.

Octobre marque le 20e anniversaire du début de la campagne d’Afghanistan. Le Devoir présente une série sur les réactions sécuritaires en chaîne et les grands bouleversements déclenchés par le 11 septembre 2001. Après les mercenaires, l’obsession sécuritaire antiterroriste et l’avenir de l’OTAN, le regard se porte sur les suicides des soldats et des vétérans.

Seuls les morts voient la fin de la guerre. Certains tombent au champ d’horreur. D’autres traînent longtemps le conflit en eux jusqu’à ce qu’ils décident d’en finir par eux-mêmes.

Pour le sergent-major Claude Lavoie, décoré de l’Ordre du mérite militaire — il a effectué deux missions en Afghanistan pour l’armée canadienne —, la nuit noire est tombée après sa séparation, annoncée par sa femme le soir du jour de l’an de 2012, pour rajouter de la peine à ses blessures.

Le rescapé raconte au Devoir : « On a fait 19 ans de vie commune, mais j’en ai passé plus de 7 en mission. Je me suis retrouvé seul, et c’était très dur. Et puis, au mois d’avril 2013, un samedi soir, je me suis retrouvé dans ma chambre avec une bouteille de vin et un fusil de chasse de calibre 410. J’ai été sauvé de peu par un ami qui avait compris que je ne “filais” pas d’après mes écrits sur Facebook. »

Il témoigne souvent publiquement de sa propre tragédie et vient maintenant autant que possible en aide à ses camarades en détresse. Un militaire canadien sur dix sera atteint du trouble de stress post-traumatique au cours de sa vie.

« Les retours de la guerre se font différemment pour chacun, observe encore M. Lavoie. Je suis allé chercher des gars qui avaient avalé des poignées de pilules pour s’endormir et ne plus se réveiller. On se surveille. On fait des vérifications. On fait attention aux signes avant-coureurs. Dans les clubs de moto, quand un gars commence à négliger sa Harley, on comprend que ça ne va pas et on s’en occupe avant qu’il ne soit trop tard. »

Des données de l’armée américaine récentes permettent de prendre la mesure de la double tragédie létale héritée des longues campagnes militaires commencées il y a vingt ans après les attaques terroristes du 11 septembre 2001. Le rapport publié en juin dernier estimait que 7057 membres des forces armées des États-Unis étaient morts durant les opérations militaires au Moyen-Orient tandis que 30 177 vétérans ou soldats de ces conflits toujours en service s’étaient suicidés.

On répète : la mort auto-infligée a fait quatre fois plus de victimes chez les militaires survivants américains que les champs de bataille des guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Ces chiffres morbides ne disent rien des suicides chez les mercenaires des groupes de sécurité privés employés en surnombre dans ces conflits. Il est aussi important de rappeler que ces guerres, les plus longues de l’histoire des États-Unis, ont fait environ 900 000 décès directs parmi les populations de la région.

Et ici ?

Le Canada a participé très activement à la campagne d’Afghanistan, en gros entre 2002 et 2014. Plus de 40 000 membres des Forces armées canadiennes (FAC) se sont engagés d’une manière ou d’une autre dans la mission sous le contrôle de l’OTAN, et 158 d’entre eux y ont perdu la vie.

Combien d’autres se sont suicidés ? « Les statistiques que nous avons analysées nous permettent de constater que, chez les hommes de la Force régulière en service, 84 des 224 qui sont décédés par suicide entre 2001 et 2020 avaient participé à un déploiement lié à la mission en Afghanistan », répond au Devoir par courriel Alicia Gagnon, conseillère en communications Affaires publiques des Services de santé des Forces.

Il s’agit bien des « hommes de la Force régulière en service ». Cette référence genrée, constante dans les documents, a ses raisons. « Le nombre de femmes de la Force régulière en service qui sont décédées par suicide chaque année est trop faible pour effectuer une analyse statistique, dit Mme Gagnon. L’analyse des décès dus aux tendances suicidaires chez les femmes de la Force régulière et chez les réservistes n’est pas statistiquement fiable dans les FAC en raison du faible nombre. Même si nous devions envisager d’agréger les données en plusieurs blocs d’années, la taille de l’échantillon serait encore trop petite pour une analyse statistique. »

Ces statistiques des Forces canadiennes sur le suicide dans l’armée ne tiennent pas non plus compte des vétérans. Anciens Combattants Canada ne peut donner de renseignements à ce sujet.

« Étant donné qu’Anciens Combattants Canada n’est pas un fournisseur de soins direct, nous recevons des renseignements très limités (le cas échéant) sur ce qui aurait pu conduire un vétéran au suicide (c’est-à-dire pas d’accès aux rapports du coroner, aux rapports médicaux et de santé mentale externes) », écrit au Devoir Émily Gauthier du bureau des relations avec les médias du ministère. Par ailleurs, si un vétéran n’a pas présenté de demande pour recevoir des prestations ou des services, son cas ne serait pas connu du ministère. Ainsi, l’incidence réelle du suicide chez les vétérans canadiens est inconnue. »

Suicide et agressions sexuelles

La catastrophe des autodestructions semble plutôt s’amplifier aux États-Unis. Le taux de suicide des vétérans de 18-34 ans était de 25,5 pour 100 000 en 2005. Ce taux frise les 46 pour 100 000 aujourd’hui. Il s’agit d’un record depuis la Deuxième Guerre mondiale. Par contre ces taux étaient vraisemblablement plus élevés après la Première Guerre mondiale, à une époque encore moins enviable où le machisme militaire se combinait à une déficience de soins adéquats.

Les explications fournies par l’enquête du Watson Institute de la Boston University évoquent l’évidence de la santé mentale fragile des suicidés, mais aussi la hausse des blessures à la tête (notamment après des explosions) qui semblent elles-mêmes favoriser ensuite le développement de symptômes post-traumatiques.

Le sergent-major Lavoie a lui aussi subi des commotions cérébrales causées par les impacts d’explosions. Il a reçu un diagnostic de trouble de stress post-traumatique et il a participé à une enquête utilisant l’imagerie par magnéto-encéphalographie pour étudier lesdifférences de connectivité dans son cerveau qui pourrait indiquer une cause physiologique à son état mental.

Cela dit, la durée du déploiement et l’exposition aux combats ne constituent pas la seule cause des comportements suicidaires. Les militaires non déployés dans les zones de combat se suicident même davantage que les soldats montés souvent au front, selon les données américaines. Les femmes sont notamment affectées par le harcèlement et les agressions sexuelles. Les spécialistes parlent de Military Sexual Trauma (MST) et 71 % des vétéranes aux prises avec un syndrome post-traumatique souffrent aussi de MST.

D’autres facteurs suicidogènes concernent l’accès aux armes à feu et le désintérêt général de la population. Les vétérans de la Deuxième Guerre mondiale étaient accueillis en héros et célébrés comme tels pendant leur vie. Les soldats des guerres d’Irak ou d’Afghanistan reviennent dans des communautés divisées sur la justesse de ces conflits.

« C’est pire au Québec, note Claude Lavoie. Depuis la crise d’Octobre en 1970 et la Loi sur les mesures de guerre, les Québécois ne veulent plus voir de militaires. Par contraste, à Kingston, un militaire en uniforme se fait dire bonjourdans les magasins et se fait payer des cafés au Tim Hortons. »

Il ajoute que la récente chute de Kaboul et le retour au pouvoir des talibans rajoutent du stress aux anciens soldats. « Ce qui se passe en Afghanistan n’aide pas à se refaire une santé mentale, dit-il. Ça fait des mois que je travaille jour et nuit pour ramener l’Afghan avec qui j’ai travaillé pendant 14 mois. C’était un soldat lui aussi, un sergent-major, qui avait donc le même rang que moi. Il a reçu son visa pour lui et ses cinq enfants. Il faut maintenant les faire sortir du pays… »

La vie en sursis

L’Étude de 2019 sur la mortalité par suicide chez les vétérans a documenté ce phénomène sur une longue période allant de 1976 à 2014. En examinant 230 000 dossiers d’anciens membres des Forces armées et en se fiant aux rapports de coroner en cas de décès, les épidémiologistes ont constaté que « le risque de suicide était systématiquement plus élevé parmi les vétérans, hommes comme femmes, qu’il ne l’était au sein de la population générale canadienne ».

Ce risque est demeuré stable pendant les quatre décennies (sans changements notoires pendant la campagne d’Afghanistan donc) avec en gros 1,4 fois plus de risque de suicide d’un vétéran et 1,8 fois plus de risque de suicide chez les vétéranes.

Les services des communications de la Défense nationale et d’Anciens Combattants Canada ont par ailleurs répété dans leurs communications au Devoir que « chaque suicide est une tragédie » et que les soins offerts aux membres des Forces armées actuels ou passés comme à leurs familles « demeurent une priorité ».

Les deux institutions ont publié en 2017 la Stratégie conjointe de prévention du suicide des FAC et d’ACC. Les vétérans et leurs familles ont aussi accès à onze cliniques canadiennes spécialisées dans le traitement du traumatisme lié au stress opérationnel (TSO). Ils peuvent utiliser une série d’applications en ligne et mobiles gratuites développée pour gérer les symptômes et le stress.

Une ressource gratuite et confidentielle est à la disposition des militaires, des vétérans et de leurs familles, nuit et jour, au 1 800 268-7708.

 

Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide 1 866 APPELLE (1 866 277-3553).

 

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