Ces municipalités qui se battent pour de l’eau potable

L’eau fait l’objet d’un avis d’ébullition depuis plusieurs mois à East Broughton, Chaudière-Appalaches, en raison d’un bris d’équipement.
Photo: Denisn72 (domaine public) L’eau fait l’objet d’un avis d’ébullition depuis plusieurs mois à East Broughton, Chaudière-Appalaches, en raison d’un bris d’équipement.

Aux prises depuis des années avec des avis d’ébullition de l’eau chroniques, des municipalités de la province déplorent les lourdes démarches administratives qu’elles doivent entreprendre auprès de Québec pour s’attaquer à ce problème. L’accès à l’eau potable s’est d’ailleurs transformé en enjeu électoral à certains endroits. Tour d’horizon.

Encore aujourd’hui, 25 municipalités situées dans une dizaine de régions de la province doivent composer avec des avis d’ébullition de l’eau récurrents, dans bien des cas depuis plusieurs années, selon un décompte réalisé par Le Devoir à partir des données du ministère de l’Environnement du Québec.

C’est notamment le cas du parc de maisons mobiles Domaine-en-Haut, situé à Vaudreuil-Dorion, en banlieue de Montréal. Un avis d’ébullition de l’eau y est en vigueur depuis 2010 et concerne actuellement 35 résidences. La municipalité attend maintenant le financement nécessaire de la part de Québec pour construire une conduite qui permettra d’ici quelques années de relier le réseau d’aqueduc de la ville à ce secteur excentré.

« Pour le Domaine-en-Haut, le problème, ça n’a pas été la volonté de réaliser le projet, mais de s’obstiner avec le ministère de l’Environnement », lance sans ambages le maire de Vaudreuil-Dorion, Guy Pilon, qui déplore d’avoir eu à « se battre » dans les dernières années avec ce ministère et celui des Affaires municipales pour tenter de régler le problème d’eau potable dans ce secteur. « Il y a quelque chose d’aberrant là-dedans. »

Lourdeurs administratives

Le président de l’Union des municipalités du Québec, Daniel Côté, fait face à un problème similaire dans la ville de Gaspé, dont il est maire. Celle-ci comprend le village de L’Anse-au-Griffon, qui compte 45 résidences aux prises avec des avis d’ébullition de l’eau permanents depuis plus de 10 ans.

« Le dossier de L’Anse-au-Griffon, j’ai hâte qu’il soit réglé », concède M. Côté, dont la municipalité entend opter pour la construction d’une usine de traitement de l’eau pour ce village, après avoir creusé en vain des puits pour tenter de trouver de l’eau potable dans le sous-sol de ce secteur, à la demande du ministère de l’Environnement.

« Les procédures [avec le gouvernement] sont tellement longues que ça n’a aucun sens », déplore d’ailleurs le maire de la municipalité de L’Île-d’Anticosti, John Pineault. Ce dernier estime tout de même qu’il réussira à concrétiser d’ici quelques années la construction d’une nouvelle usine de filtration pour fournir enfin de l’eau potable à tous ses résidents, si l’argent de Québec est au rendez-vous. « Au moins, l’année prochaine, c’est une élection provinciale, donc on peut avoir espoir que ça se fera », laisse-t-il tomber.

Par écrit, le ministère de l’Environnement rappelle que les municipalités qui souhaitent mettre à jour leurs installations de production et de distribution d’eau potable doivent s’assurer que les projets soumis respectent la Loi sur la qualité de l’environnement et proposent des solutions permettant de « produire et de distribuer une eau de qualité et en quantité suffisante pour répondre aux besoins présents et futurs de la population desservie ».

Son porte-parole, Frédéric Fournier, assure cependant que le ministère a mis en place des mesures pour aider les municipalités à déposer desdemandes d’autorisation complètes, ce qui devrait contribuer à réduire les délais de traitement de celles-ci par le ministère. Des solutions de rechange en matière d’approvisionnement en eau potable sont aussi étudiées actuellement dans le but de répondre aux besoins des municipalités où « des solutions conventionnelles ne seraient pas financièrement viables », ajoute M. Fournier.

Un vent d’espoir

De récents investissements gouvernementaux donnent d’ailleurs espoir à certaines municipalités que leurs résidents n’auront bientôt plus à faire bouillir l’eau du robinet pour éviter de tomber malades.

C’est notamment le cas de Warden, une municipalité de la Montérégie aux prises avec des avis d’ébullition de l’eau depuis 2003. En juin dernier, celle-ci a reçu une subvention gouvernementale de 5,1 millions de dollars qui a financé, en partie, la construction d’une usine de traitement qui devrait entrer en fonction dans les prochaines semaines.

« Il faut persister et on y arrive », lance le maire de Warden, Philip Tétrault, qui s’attend à ce que l’ensemble des quelque 350 résidents aient accès au « nouveau réseau » d’eau potable de la municipalité « d’ici deux mois ».

Après un quart de siècle d’attente, la municipalité de Pointe-Lebel s’approche elle aussi du moment où elle pourra offrir de l’eau potable à tous ses résidents. La première pelletée de terre dans la construction d’un tuyau de raccordement au réseau d’aqueduc de Baie-Comeau est prévue pour 2023. « C’est sûr que ça ne se fera pas en un an, mais au moins, ça va être entamé », souligne au téléphone ledirecteur général de Pointe-Lebel, Christian Matte, qui reconnaît que les avis d’ébullition de l’eau sont « très contraignants » pour les résidents de la municipalité.

Un enjeu électoral

À East Broughton, une petite municipalité de Chaudière-Appalaches dont le maire, François Baril, ne se représente pas, la question de l’accès à l’eau potable s’est immiscée dans la campagne électorale, qui oppose deux candidats à la mairie dans la trentaine. L’eau y fait l’objet d’un avis d’ébullition depuis plusieurs mois en raison d’un bris d’équipement. Elle l’a aussi été dans le passé pour des problèmes de contamination qui ont depuis été résolus, assure la municipalité.

« C’est une des raisons qui motivent mon retour [en politique municipale]. Je m’explique mal qu’on soit encore en avis d’ébullition », lance Kaven Mathieu, qui a été maire de la municipalité de 2009 à 2018. Dans les dernières années, East Broughton a pourtant bénéficié d’investissements gouvernementaux de quelques millions de dollars pour rénover ses infrastructures d’eau potable, rappelle-t-il.

« Personne ne veut laver son linge avec de l’eau jaune », lance pour sa part l’autre candidat à la mairie, Jean-Benoit Létourneau, qui promet aussi de faire de la levée des avis d’ébullition de l’eau une de ses « priorités » s’il est élu en novembre. La municipalité a pour sa part assuré au Devoir, mercredi dernier, que le plus récent avis d’ébullition serait levé « dans les jours à venir », au terme de travaux visant à réparer le bris d’équipement en cause.

Québec s’est d’ailleurs donné comme cible d’assurer l’accès à une eau potable de qualité à toutes les municipalités de la province d’ici 2030.

Or, selon un rapport publié en février dernier par le Centre d’expertise et de recherche en infrastructures urbaines, 4707 km de conduites d’eau potable dans les municipalités du Québec sont considérés à risque de défaillance « élevé ou très élevé ». Québec devra ainsi investir des milliards de dollars s’il souhaite les rénover.

Pourtant, « ça fait 15 ans, 20 ans » que le regroupement d’experts Réseau Environnement plaide pour des « investissements massifs en eau », se désole sa présidente-directrice générale, Christine Pelchat. « Et ça n’arrive pas. »

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