Une communauté veut créer une ville «intelligente»

La ville d’Innisfil souhaite créer une cité-jardin intelligente.
Photo: Ville d’Innisfil La ville d’Innisfil souhaite créer une cité-jardin intelligente.

Pour l’instant, on ne trouve que des champs à l’intersection des routes 6th Line et 20th Sideroad, à Innisfil, une municipalité rurale située à 90 kilomètres au nord de Toronto. Mais d’ici une dizaine d’années, l’administration municipale veut y bâtir une ville intelligente, futuriste, centrée sur une nouvelle station de train de banlieue.

Il s’agirait d’une transformation radicale pour Innisfil, une municipalité d’environ 36 000 habitants peu densifiée : au terme du projet, la population locale pourrait quadrupler. L’administration prévoit y construire un quartier concentrique semblable à une cité-jardin, adapté aux piétons, où il sera possible de se rendre au travail ou à la gare de train GO — dont la construction pourrait débuter en 2022 — en une dizaine de minutes.

La municipalité mise sur l’établissement d’une économie locale axée sur le secteur des nouvelles technologies pour attirer des résidents et des emplois. « Nous développons un écosystème pour les jeunes pousses, puisque c’est là que se trouvent les occasions de marché », explique Dan Taylor, un natif de Beaconsfield, à l’ouest de l’île de Montréal, qui occupe le poste de catalyseur de développement économique à la Ville d’Innisfil. The Orbit est un peu « un rêve illusoire », dit Frank Clayton, cofondateur du Centre for Urban Research and Land Development à l’Université Ryerson. « Mais les rêves retiennent l’attention. »

Changement nécessaire

Le rythme de vie actuel de la municipalité n’est pas durable, soutient Dan Taylor. Avant la pandémie, huit personnes sur dix quittaient Innisfil tous les jours pour aller travailler à Barrie ou dans la grande région de Toronto. Sans changement, dit-il, Innisfil demeurera une communauté dortoir. Si la municipalité veut devenir plus « robuste », affirme Dan Taylor, plus de résidents devront travailler à Innisfil.

Selon le Montréalais, la conjoncture est favorable au développement de l’économie locale, car la pandémie a incité de nombreux résidents de la grande région de Toronto à délaisser la ville. Le comté de Simcoe, où se situent Innisfil et Barrie, était l’une des principales destinations des quelque 50 000 Torontois qui ont quitté la Ville Reine en 2020.

Le professeur d’études urbaines de l’Université de Toronto Richard Florida doute toutefois de la possibilité d’attirer de jeunes pousses, qui sont de « plus en plus urbaines ». D’autant plus que certaines des personnes qui ont délaissé la ville en 2020 sont sur le chemin du retour. « Il est difficile de trouver un endroit à faible densité qui s’est transformé avec succès en communauté dense et innovante », indique pour sa part Shauna Brail, professeure à l’Université de Toronto, qui s’intéresse aux villes intelligentes. La municipalité peut toutefois s’appuyer sur des assises innovantes pour atteindre ses objectifs. En 2017, Innisfil s’est entendue avec l’entreprise américaine Uber pour que celle-ci devienne son transport en commun, une première entente du genre au pays. « Que ça serve mieux les résidents que l’autobus ou non, la municipalité était prête à essayer quelque chose de différent », dit Shauna Brail.

Dans l’ombre de Sidewalks Lab

Le concept de « ville intelligente » n’a cependant pas la meilleure des réputations dans la région de Toronto. Sous une pluie de critiques, en mai 2020, Sidewalks Lab, une filiale d’Alphabet — compagnie mère de Google —, a mis fin au projet Quayside, sur les rives du lac Ontario, à Toronto. La zone, remplie d’une multitude de caméras et de capteurs, a fait craindre à plusieurs une surveillance constante.

« Je souhaite qu’on ait appris notre leçon par rapport à la collecte de données, dit Dan Taylor. Comment pouvons-nous utiliser les technologies pour créer une ville fonctionnelle ? » Innisfil pourrait enfouir ses déchets ou installer de la fibre optique souterraine. « Peut-être que le feu rouge pourrait être rouge seulement lorsqu’il y a des voitures », donne-t-il aussi comme exemple.

Tendances incertaines

Le développement de Quayside, à Toronto, est différent de celui de The Orbit à Innisfil, note Shauna Brail. D’abord à cause de sa taille, mais aussi à cause du groupe responsable de sa mise en œuvre. « Quayside était géré par Waterfront Toronto, un organisme trigouvernemental, alors que The Orbit est plutôt géré par la municipalité », fait-elle remarquer.

Le 9 août, Innisfil a reçu un coup de main du gouvernement provincial, qui a publié un arrêté de zonage ministériel, ce qui permet au ministre des Affaires municipales de contrôler l’utilisation de n’importe quel terrain de la province. La mesure a accéléré le financement privé nécessaire à la construction de la gare. « Le développement immobilier se fera toujours près des infrastructures de transport, donc pourquoi ne pas le réaliser de manière responsable plutôt ? » écrit par courriel Tim Cane, directeur du projet The Orbit.

Cette gare, toutefois, ne deviendra peut-être pas le moteur qu’espère la Ville, pense Frank Clayton. La croissance à proximité des gares GO à Toronto est récente, constate l’urbaniste, et s’explique par le passage des trains toutes les quinze minutes, ce qui n’est pas gagné à Innisfil.

Pour l’instant, il n’y a que de la terre au coin de 6th Line et de 20th Sideroad. Le résultat final ne correspondra peut-être pas au plan sur les maquettes, indique Shauna Brail, « mais si nous voulons encourager l’innovation et les nouvelles façons de penser, nous devons avoir des penseurs et des leaders visionnaires », conclut-elle.

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