Un acheteur intéressé par la Maison Chevalier a été ignoré par le Musée de la civilisation

La pandémie a cependant bouleversé les plans de cette coopérative à but lucratif, qui gère 28 immeubles dans le Vieux-Québec, un actif d’environ 30 millions de dollars.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir

La pandémie a cependant bouleversé les plans de cette coopérative à but lucratif, qui gère 28 immeubles dans le Vieux-Québec, un actif d’environ 30 millions de dollars.

Le Musée de la civilisation a vendu l’édifice patrimonial de la Maison Chevalier à une entreprise privée sans donner suite à l’intérêt exprimé par une coopérative de commerçants dont le mandat est de préserver le patrimoine dans le Vieux-Québec, a appris Le Devoir.

La Coopérative du Quartier Petit-Champlain avait manifesté son intérêt, en 2018, pour l’acquisition de cet immeuble construit en 1752, a expliqué sa directrice générale, Sandra Turgeon. Elle avait d’ailleurs rencontré à ce sujet le président-directeur général du Musée, Stephan La Roche, en novembre 2019. Une visite de la Maison Chevalier était prévue en mars 2020.

La pandémie a cependant bouleversé les plans de cette coopérative à but lucratif, qui gère 28 immeubles dans le Vieux-Québec, un actif d’environ 30 millions de dollars.

En relançant le Musée en mai 2021, Mme Turgeon a été informée qu’une offre de la famille exploitant Ameublement Tanguay avait été acceptée.

« C’est sûr que ça nous a étonnés, a-t-elle dit en entrevue. L’option était là. Ils savaient qu’on avait un intérêt. »

La coopérative aurait aimé que le Musée tienne compte de son intérêt avant d’accepter l’offre de Gestion 1608, une filiale du Groupe Tanguay.

« Je pense que ça aurait été plus délicat de nous dire  : “j’ai d’autres offres d’achat qui poussent, est-ce que ça vous intéresse pour vrai, voulez-vous faire une proposition”, a dit Mme Turgeon. J’aurais trouvé ça plus sympathique. »

Les administrateurs de la coopérative ont ensuite discuté de la question à deux reprises. Une sortie médiatique à ce sujet a été envisagée. Mais dans un souci de bon voisinage avec le nouveau propriétaire, cette option a été écartée.

« C’est pour ça que je n’ai pas contacté les médias pour faire un esclandre », a expliqué Mme Turgeon.

Plusieurs questions subsistent autour de cette transaction qui a suscité la controverse après avoir été rendue publique dans un décret du conseil des ministres autorisant le Musée à céder l’édifice à l’acheteur, pour un montant qui n’a pas été divulgué. Plusieurs historiens ont notamment dénoncé cette privatisation d’un bien patrimonial qui était accessible au public.

Une porte-parole du Musée, Anne-Sophie Desmeules, a déclaré que l’institution n’a pas eu recours à un appel public de propositions au moment de la mise en vente.

« Les conditions de vente très strictes et limitatives liées aux obligations en matière de conservation et de vocation limitaient grandement le bassin d’acheteurs potentiels, a-t-elle affirmé. Nous avons procédé par des démarches de prospection, qui ont été faites auprès de divers partenaires qui avaient le potentiel de souhaiter acquérir un tel immeuble historique. »

Des discussions « informelles » ont eu lieu avec la coopérative et Mme Turgeon, a confirmé le Musée. La Ville de Québec avait également manifesté un intérêt avant d’opter pour un autre édifice.

Le Devoir a révélé cette semaine que la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), un organisme gouvernemental, avait planché, en 2016, sur un projet hôtelier qui lui aurait permis d’intégrer la Maison Chevalier au parc immobilier qu’elle gère déjà Place Royale, dans le Vieux-Québec.

« Il n’y a par ailleurs eu aucun suivi de leur part auprès du Musée par la suite, et quelques mois plus tard, en 2018, le ministère de la Culture nous a informés que la SODEC ne souhaitait pas acquérir la maison », a indiqué Mme Desmeules.

Selon la porte-parole, c’est alors que « le ministère a demandé au Musée d’entamer des démarches pour vendre la maison, ce que nous avons fait ».

Un vent de face

Cette semaine, la ministre de la Culture, Nathalie Roy, a expliqué sa décision d’autoriser la transaction en accusant les libéraux d’avoir sous-financé l’entretien de l’édifice quand ils étaient au pouvoir.

Elle s’est appuyée sur une lettre de l’ex-présidente du conseil d’administration du Musée, Margaret Delisle. Elle écrivait, en février 2017, que « des démarches légales visant le transfert de propriété de la Maison Chevalier vers la SODEC devaient être amorcées ».

« Avec l’actuelle grève des juristes de l’État, les procédures concernant ce transfert sont retardées laissant ainsi le fardeau financier lié aux taxes et autres dépenses d’énergie et de gardiennage au Musée de la civilisation », déplorait Mme Delisle.

Jeudi, en Chambre, le gouvernement a bloqué une motion des libéraux réclamant que la ministre Roy bloque la vente de la Maison Chevalier, dont l’évaluation municipale est de 2,2 millions de dollars, afin qu’elle reste dans le giron public.

Une pétition réclamant la même chose a été mise en ligne sur le site de l’Assemblée nationale. Elle a recueilli jusqu’ici 854 signatures.

Ancien président de la Coopérative du Quartier Petit-Champlain, Yves Magny avait suggéré en 2018 à la Coopérative de faire une offre d’achat. Selon lui, la Coopérative était vue comme un « successeur naturel » au Musée.

M. Magny est outré de voir la Maison Chevalier vendue au Groupe Tanguay. « Ce n’est pas un artéfact, c’est 1000 fois mieux qu’un artéfact, et c’est ça qu’on s’apprête à vendre à l’entreprise privée, dénonce-t-il. C’est presque une vache sacrée. Quelqu’un qui n’a pas saisi ça, c’est parce qu’il n’a pas saisi le tissu culturel de Québec. »

Il juge que le processus de vente, dont le résultat a été autorisé par Mme Roy, est opaque.

« Ce n’est pas un édifice qui appartient à la Coalition avenir Québec, dit-il. Il appartient aux générations passées et aux générations futures. »

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