Un Québécois sur deux ne croit pas en Dieu

Il y a maintenant autant d’athées que de croyants au Québec. Selon un sondage Léger-Le Devoir, à la question « Personnellement, croyez-vous en Dieu ? », 51 % des Québécois ont répondu oui et 49 %, non. Chez les francophones du Canada et du Québec, la majorité de non-croyants est déjà atteinte.

Ces résultats signalent une cassure historique. L’ancien Tibet catholique décrit par le dramaturge Paul Claudel il y a un siècle bascule dans l’incroyance au moment où le gouvernement annonce son intention de remplacer le cours d’éthique et culture religieuse par une formation à la citoyenneté et où les débats se poursuivent autour de la Loi sur la laïcité de l’État.

Le sondage réalisé en ligne du 8 au 10 octobre auprès de 1545 Canadiens fait aussi ressortir des disparités régionales au pays : en Ontario comme en Alberta, deux personnes sur trois se déclarent croyantes alors qu’en Colombie-Britannique, ça tombe à 53 %, à peu près comme au Québec, quoi, en tenant compte de la marge d’erreur.

Ces résultats peuvent être mis en comparaison avec le portrait de groupe réalisé récemment en France par l’Institut français d’opinion publique, où là aussi la moitié des répondants ont dit ne pas croire en Dieu, une première au pays de l’invention de la laïcité. Le sondage québécois a repris la question française pour établir le même constat historique.

En 1966, un Français sur cinq (20 %) seulement se déclarait non croyant. Le recul de la foi se confirme en fait dans beaucoup de pays, même aux États-Unis. Selon une enquête de 2016, 45 % des jeunes Américains (18-30 ans) disaient ne pas croire en Dieu.

La jeunesse athée

Au Canada, les femmes (61 %) croient un peu plus que les hommes (56 %). Mais c’est surtout l’âge qui devient le facteur le plus déterminant dans ce portrait de groupe, plus que le revenu, que l’occupation et même que la scolarité : 54 % des jeunes Canadiens de 18-34 ans disent ne pas croire en Dieu. Chez les 55 ans et plus, un répondant sur trois (36 %) se retrouve dans cette catégorie.

Le jeune Québécois Élias, qui a demandé l’anonymat, a été élevé sans Dieu et il ne s’en porte pas plus mal. Le jeune homme de 20 ans habite dans la région de Montréal. Sa famille aux racines chrétiennes maronites est originaire du Liban. Sa mère, « émancipée, détachée vraiment de la religion », a particulièrement compté dans son éducation non religieuse.

« J’ai grandi comme athée dans une famille qui avait une attitude plutôt négative par rapport à la religion, résume Élias. À l’adolescence, j’ai remis cette idée en question et je me demandais si je n’étais pas plutôt agnostique, puisque je ne peux pas vraiment savoir s’il y a un Dieu ou non. Avec le temps, plus j’y pense, maintenant, à l’instant présent, je peux dire que je ne crois pas en une entité supérieure. Je suis athée. »

L’euthanasie de Dieu

De quoi parle-t-on, au fait ? D’athéisme, d’agnosticisme, de non-affiliation, de religions à la carte, de personnalisation de la foi ?

« Les questions ramènent à la définition fondamentale du religieux et de la religion, de la croyance ou du statut de la croyance », répond le professeur Martin Meunier, sociologue des religions de l’Université d’Ottawa, qui étudie ces réalités depuis des décennies. « En sociologie, on parle des sans-religion et on note leur montée en importance. Mais ce thème lui-même est connoté. Une personne peut bien se déclarer sans religion, ne pas avoir une pratique religieuse, tout en démontrant de rares moments de religiosité, en marge de la vie, dans les périodes de crise. »

Le professeur trouve significative la différence de 10 points entre le pourcentage d’incroyants au Québec et celui dans le Rest of Canada (ROC) révélée par le sondage Léger. Il se demande si cette différence est attribuable au nombre plus élevé d’immigrants de première ou de deuxième génération à l’extérieur de la province.

 

Lui-même termine en ce moment une enquête sur les histoires de vie. Les entrevues de trois heures chacune avec une cinquantaine de personnes suivent les attitudes religieuses des grands-parents aux petits enfants.

« On s’aperçoit qu’il est très rare qu’un individu ait une religiosité constante dans sa vie, dit-il. Les gens ont plutôt trois ou quatre moments de religiosité forts dans leur existence, des moments qui peuvent durer des mois et qui sont associés à des crises — une séparation, de la maladie, de la mortalité. Le religieux sert alors à passer à travers l’épreuve, à retrouver un certain sens devant les souffrances et à se refaire de manière quasi thérapeutique. Il y a une sorte de reconstitution identitaire par la médiation du religieux. »

Le spécialiste ajoute que cette distinction n’exclut pas l’athéisme franc, l’incroyance pure et dure, pourrait-on dire, phénomène d’ailleurs effectivement en croissance. Élias est de ce lot. Des moments de questionnements sérieux et profonds sur le sens de la vie ou de la mort, il en a lui aussi, tout plein. Seulement, ses réponses ne le poussent pas à ressusciter les dieux morts ou euthanasiés.

« Je n’ai pas un point de vue négatif sur la religion, je discute parfois des croyances religieuses avec des proches, mais Dieu, je n’y crois pas, résume-t-il. Je n’ai pas besoin de ça pour répondre aux questions existentielles et trouver du sens, même en temps de crise. Je me questionne et je ne vois pas la logique d’avoir une seule réponse toute faite. Je vis très bien en ne sachant pas certaines choses, ce qu’il y a après la mort par exemple. »

Martin Meunier ajoute que cette attitude maintenant assez largement répandue signale un fait social tout neuf au Québec. « La situation a changé dans les 15 dernières années environ, dit-il. On est passés dans un autre régime de religiosité. »

Le catholicisme culturel en perdition

Le sociologue explique qu’avec et après la Révolution tranquille, entre 1960 et le début des années 2000, l’ancienne priest-ridden province a vécu un moment de « catholicisme culturel ». Encore 75 % de tous les enfants nés en 2001 au Québec ont été baptisés, malgré un taux de pratique extrêmement bas des gens, de l’ordre de 3 à 5 %, sur une base hebdomadaire, qui est encore surtout associée à des personnes âgées ou issues de l’immigration récente.

« C’était énorme et j’ai recalculé plusieurs fois, dit le professeur. Le Québécois lambda pratiquait peu ou pas et il croyait en beaucoup de choses, mais avec une intensité variable. »

Ce monde semble donc en train de basculer rapidement. Le taux de gens baptisés a chuté de moitié pour les nouveau-nés. « Une portion de la population demeure dans le catholicisme culturel, ce lieu de rassemblement identitaire, historique, intergénérationnel, alors qu’une autre portion de la population passe à un régime pluraliste de religiosité beaucoup plus individuel. »

Il faut nuancer aussi. Il y a plusieurs Québec dans le Québec. « D’une certaine façon, Montréal ressemble plus à Toronto ou à Ottawa qu’à Québec ou aux régions, dit le professeur de l’université ontarienne. Dans le diocèse de Chicoutimi, plus de 90 % des gens se disent catholiques. C’est presque tout le monde. Dans les banlieues, le mouvement évangélique prospère. À Montréal, il y a toute une nouvelle faune de sans-religion, les jeunes se détachent des traditions et les religions non chrétiennes foisonnent. »

Le professeur rappelle finalement qu’au dernier recensement de 2011, 73 % des Québécois se déclaraient catholiques romains. Les données du nouveau recensement de 2021 sortiront sous peu. « Il faudra surveiller si la chute de l’appartenance catholique se poursuit et est en résonance avec ces données sur la croyance personnelle en Dieu. Il est à parier qu’avec le rapport Sauvé (sur la pédophilie en France) et les affres des pensionnats, affaires dans lesquelles ont été impliquées plusieurs communautés religieuses, les indicateurs d’appartenance catholique poursuivront leur chute. »

 

Pour aller plus loin…

La sécularisation et la disparition du catholicisme en particulier forment de grands thèmes classiques de la sociologie des religions d’inspiration européenne. Le Québec y est le plus souvent décrit comme une exception nord-américaine, davantage dans le courant européen de la sortie de la religion. Une autre perspective sociologique américaine (relayée au Canada par le sociologue Reginald Bibby) avance plutôt que la société québécoise, comme toutes les autres, transforme son rapport au religieux selon une logique quasi marchande, l’offre éclatée s’adaptant à la demande faite à la carte.

 

Dans un article-synthèse publié en 2011, le professeur Martin Meunier de l’Université d’Ottawa et sa collègue Sarah Wilkins-Laflamme de l’Université de Waterloo ont montré que ces deux grandes approches « ne semblent pas rendre compte de manière satisfaisante des particularités du Québec en matière de religion ». Cette distinction s’affirme même par rapport au reste du Canada, y compris par rapport à l’incroyance, les Canadiens de l’Ouest étant alors, selon leurs données, davantage non religieux que les Québécois.

 

Dans une autre étude plus récente (2019), le professeur Meunier et le doctorant Jacob Legault-Leclair ont décortiqué finement le lien entre religion et appui à la laïcité au Québec. L’analyse indique quatre tendances : les francophones appuient la Loi sur la laïcité de l’État plus que les anglophones ; les Montréalais semblent plus critiques de cette loi que les Québécois des régions ; les catholiques semblent autant appuyer la critique du religieux visible que les sans-religion ; une fracture générationnelle s’ouvre avec les jeunes, plus athées que leurs parents.



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