Le rôle des photographies dans le deuil

Raphaëlle Ritchot
Collaboration spéciale
Les travaux de Felicity T. C. Hamer explorent la mémoire à travers la photographie. Sur cette photo polaroïd, on l’aperçoit avec sa mère et sa soeur Tiffany, en janvier 1981.
Photo: Photo fournie par Felicity T. C. Hamer Les travaux de Felicity T. C. Hamer explorent la mémoire à travers la photographie. Sur cette photo polaroïd, on l’aperçoit avec sa mère et sa soeur Tiffany, en janvier 1981.

Ce texte fait partie du cahier spécial Relève en recherche

Depuis qu’elle a reçu son premier appareil photo à l’âge de sept ans, la chercheuse Felicity T. C. Hamer a toujours eu cette fascination pour la photographie et le rôle qu’elle joue dans la vie des gens. Dans le cadre de son doctorat à Concordia, elle se questionne sur le lien entre les photos, la façon dont on crée nos souvenirs et le deuil.

« Mon but est de comprendre ma propre relation avec la photographie. Mon espoir est qu’en collectionnant des histoires et en observant la façon dont les gens parlent d’images importantes pour eux, je comprenne un peu mieux ce que nous apporte la photographie. Il s’agit d’un outil de mémoire puissant. Les photos des gens que nous avons perdus sont en quelque sorte un portail, un moyen de toujours rester en contact avec ces êtres chers qui ne sont plus disponibles physiquement », résume la chercheuse.

Elle s’intéresse aussi à la façon dont les gens qui ont perdu un proche altèrent des photographies où le proche décédé se retrouve, que ce soit en y ajoutant du texte, en se prenant en photo avec la photo ou encore par l’ajout de composition numérique.

Voilà donc ce qui la préoccupait au début de son doctorat. Mais ce n’est qu’un an plus tard, au cours de sa recherche, alors qu’elle-même a perdu subitement une amie proche, que son sujet s’est concentré sur un concept bien particulier qu’elle a développé : la « hauntography ».

« Quand je me suis réveillée en apprenant le décès d'une chère amie, j’ai immédiatement pensé à une photo d’elle et moi prise lors d’une fête lorsque nous étions adolescentes. Elle riait toujours de ce cliché et racontait souvent comme celui-ci était drôle. Donc, le matin où j’ai appris qu’elle était décédée, j’ai cherché partout chez moi et je ne l’ai pas trouvé. J’avais l’impression que cela signifiait que je ne pouvais plus accéder à mon amie », raconte Felicity T. C. Hamer.

Un deuxième deuil

C’est par cette expérience que la chercheuse a compris que même lorsqu’une photo est manquante, elle existe toujours dans la mémoire des gens et que même si l’objet physique de cette photo n’est plus là, elle joue un rôle dans la façon dont on se souvient de quelqu’un.

C’est ce qu’elle appelle des « hauntographs », mélange du verbe « hanter » en anglais et de « photographie ». Elle observe le rôle que ces dernières ont dans la formation de souvenirs.

« La raison pour laquelle j’utilise le mot “hanter’’ ce n’est pas dans un contexte négatif, mais plus pour décrire la façon dont nous continuons à ressentir la présence des gens que nous avons perdus », précise-t-elle.

« Les gens se désolent de la perte de ces photographies presque autant qu’ils pleurent la perte des personnes qui sont sur les photos », note-t-elle.

Pour comprendre davantage le rôle des photographies physiques dans le processus de deuil, Mme Hamer analyse des histoires similaires à la sienne. Elle cherche à savoir pourquoi certaines photos deviennent plus importantes que d’autres.

Ces expériences et ces histoires sont révélatrices, selon elle, de ce que l’humain apporte à la photographie pour en faire un outil de mémoire et pour bâtir ses souvenirs.

« Cette idée ne me sort pas de la tête, je crois que la façon dont nous influençons la photographie par nos souvenirs et la façon dont nos souvenirs influencent la photographie sont interconnectées, ajoute-t-elle. Les photos sont plus que ce qu’elles sont parce que nous leur donnons ce rôle. Sans la personne qui connaît l’histoire derrière, une photo est simplement une photo, rien de plus. »

Un morceau de la personne disparue

La chercheuse croit que c’est encore plus vrai lorsqu’une photo est disparue : cette dernière continue alors d’exister par les souvenirs de la personne qui se souvient du cliché.

« C’est révélateur de ce que les photographies réussissent à produire comme outil de mémoire. Il y a quelque chose de spécial qui les rend presque tactiles comme un morceau de la personne disparue, un peu comme avoir une mèche de cheveux ou un papier sur lequel elle aurait écrit », croit-elle.

Si son concept de « hauntograph » est né d’un désir de comprendre pourquoi la perte de ce cliché particulier d’elle et de son amie était comme perdre son amie à nouveau, son travail est également devenu une façon pour elle de passer à travers son propre deuil.

« J’en suis venue à comprendre que ce n’était pas la fin du monde d’avoir perdu cette photo, puisque celle-ci est toujours avec moi dans mes souvenirs, et que les souvenirs qui y sont liés restent aussi avec moi, même si je n’y ai plus accès », conclut la chercheuse.

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