Les Canadiens français, ces migrants «pas tout à fait blancs»

Au tournant du XXe siècle, environ un million de Canadiens français ont pris la route des États-Unis, en quête d’un meilleur avenir.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Au tournant du XXe siècle, environ un million de Canadiens français ont pris la route des États-Unis, en quête d’un meilleur avenir.

« À demi sauvages », « d’une blancheur discutable », « hardi » et avec « l’attrait des bois qui leur coule dans le sang depuis des générations », ou même « primitifs » : les registres de compagnies forestières et du gouvernement américain décrivent en ces termes les Canadiens français qui migraient entre 1840 et 1955. À travers ces documents et des écrits philosophiques ou anthropologiques, le chercheur Jason Newton démontre comment l’on justifiait l’exploitation de ces immigrants en leur attribuant des caractéristiques intrinsèques raciales.

Au tournant du XXe siècle, environ un million de Canadiens français ont pris la route des États-Unis, en quête d’un meilleur avenir. Ces migrations se sont poursuivies jusqu’à tout récemment, parfois de manière plus saisonnière, pour occuper des emplois mieux payés. Ce souvenir est toujours vivant, comme en témoignent plusieurs récits de Québécois partis entre les années 1950 et 1970 publiés dans nos pages samedi dernier.

Ces immigrants venus principalement de la province du Québec étaient alors vus comme « racialement particulièrement adaptés » au travail de bûcheron, dit M. Newton en entrevue. Historien spécialiste de l’industrie forestière, il achève présentement un postdoctorat à l’Université de Caroline du Nord à Charlotte. Ces aptitudes que l’on croyait « innées » ont servi à légitimer le recours à cette main-d’œuvre dès le XIXe siècle.

Aujourd’hui, la « blancheur » des Canadiens français qui partaient bûcher dans les forêts du Nord-Est nous paraît incontestable… et évidente à l’œil nu. « On se dit qu’on sait reconnaître une personne blanche quand on la voit », dit M. Newton. À l’instar des immigrants irlandais, italiens et juifs, les bûcherons du Québec se situaient néanmoins à l’époque entre les « Blancs et les non-Blancs », écrit-il dans un article publié dans la revue universitaire Labour / Le Travail.

Perçus historiquement — et souvent à tort — comme des individus « au sang plus mélangé » à celui des Premières Nations et comme des habitués des contrées reculées, les Canadiens français ont été décrits comme ayant le « teint basané » dans la littérature américaine du XIXe siècle.

Les écrits d’Henry David Thoreau, surtout Walden, publié en 1854, laissent déjà entrevoir le stéréotype du Canadien français fort et à l’endurance de fer, aux dépens d’une intelligence évoluée.

D’autre part, on s’appuyait parfois sur les impératifs de la colonisation du Québec pour expliquer cette inclinaison particulière, la nécessité de défricher des terres et de vivre dans la nature les ayant rendus « à demi sauvages ». Leur dévotion profonde au catholicisme les garde en outre dans « l’innocence » et la « déférence » : bref, ils sont faits pour être gouvernés plutôt que pour se gouverner eux-mêmes.

Une « science » faite de préjugés

Cette idée que les Canadiens français n’avaient pas d’aptitude pour se diriger eux-mêmes a persisté au cours des développements intellectuels subséquents, explique Jason Newton au bout du fil. Les braves hommes venus du Nord avaient la force et la familiarité avec la forêt nécessaires à la grande entreprise de « civiliser le monde sauvage », mais pas l’indépendance d’esprit pour « être en position d’autorité ». Ils étaient donc inférieurs, selon la pensée raciale du temps.

Le développement des « sciences de la race », y compris de l’eugénisme au début du XXe siècle, continue en effet d’appuyer cette vision. « Il faut comprendre qu’avec la révolution industrielle, les préjugés anciens se transforment en préjugés modernes », décrit l’historien Martin Pâquet. Spécialiste de la diaspora canadienne-française et professeur à l’Université Laval, il confirme qu’une « échelle » de la blancheur persiste même à l’intérieur des groupes caucasiens. « Et au regard des gens de l’époque, elle est vue comme objective, car fondée sur une observation de la nature », dit-il.

Le regard racial est aussi fondé sur une langue, une religion et une condition socioéconomique différentes, ajoute-t-il : « Vous êtes pauvres et vous venez d’ailleurs. »

C’est une époque où le capitalisme et l’industrie forestière se développent rapidement, note pour sa part le chercheur américain. « On va vouloir embaucher ces travailleurs qui savent manipuler le monde naturel plus efficacement, selon nos suppositions. On veut faire plus d’argent, essentiellement. »

« L’instinct », ou « l’affinité » des Canadiens français pour la vie dans les bois profonds, peut donc être mis à contribution, ne manquent pas de noter les entreprises forestières. Le succès de plusieurs d’entre elles est directement attribuable à cette main-d’œuvre corvéable, qui accepte d’être payée moins cher, qu’on peut « laisser à elle-même et qui construira son propre camp », dit avec ironie M. Newton.

Tensions

« Le système capitaliste a besoin d’une main-d’œuvre qui lui permet d’augmenter sa marge de profit », ajoute à son tour Martin Pâquet. C’est donc pratique de considérer les Canadiens plus doués pour ce type d’activités, puisqu’ils sont moins payés, remarque-t-il. Cette mise en compétition alimente le sentiment « racial et raciste », dit-il. Des tensions apparaissent.

« On se dit qu’ils sont différents de nous, qu’ils ne sont pas nos compagnons égaux de travail. Donc, qu’ils sont nos compétiteurs et qu’ils volent nos emplois », résume Jason Newton.

L’importante diaspora du Maine a d’ailleurs été la cible de l’organisation suprémaciste du Ku Klux Klan durant les années 1920, lors de sa deuxième résurgence.

En réponse à des tensions entre travailleurs américains et canadiens, Washington formalise aussi ce système d’immigration temporaire dans les années 1930, sous un programme de « bonded labor », selon l’expression en anglais. Chaque travailleur est alors « lié » exclusivement à une entreprise, au sens où un travailleur reçoit un permis qui porte le nom de son employeur et les dates limitées de son contrat.

Enfin, l’histoire se répète aujourd’hui à certains égards avec d’autres immigrants, croient les deux chercheurs. Le phénomène des travailleurs étrangers temporaires venant du Mexique ou du Guatemala dans l’agriculture au Québec s’inscrit aussi dans un modèle où ils acceptent d’être moins payés que les Québécois.

On se dit qu’ils sont différents de nous, qu’ils ne sont pas nos compagnons égaux de travail. Donc, qu’ils sont nos compétiteurs et qu’ils volent nos emplois.

 

Comme les Québécois au XIXe et au XXe siècle, ces hommes ou parfois ces familles quittent leur pays d’origine après s’être endettés ou avoir perdu leur propre accès à la terre. On leur attribue des qualités « culturelles » ou « ethniques », par exemple en faisant référence à leur capacité à mieux supporter la chaleur ou encore à travailler plus vite que les citoyens nés au Canada, dit M. Newton.

Enfin, tous ces constats peuvent nous « aider à remettre en question nos propres présupposés sur la race aujourd’hui. Les catégories que nous appelons « races » aujourd’hui sont construites socialement et sont susceptibles de changer puisqu’elles ont changé auparavant », dit-il.

Encore faut-il garder cette mémoire que nous sommes nous-mêmes des immigrants-émigrants, conclut le professeur Pâquet. « Il y a une certaine mémoire familiale de ces événements. Mais le fait de partir a souvent été assimilé à une forme d’échec. On se disait : “C’est pas des vrais.” Alors, on a peut-être eu tendance à taire ces éléments. »

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