Un an plus tard, la liste d’attente en santé mentale ne diminue pas

En date du 6 octobre, 1433 patients du réseau public ont été orientés vers des services en santé mentale au privé, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux.
Photo: Rene Böhmer Unsplash En date du 6 octobre, 1433 patients du réseau public ont été orientés vers des services en santé mentale au privé, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Un an après que Québec a annoncé un investissement de 100 millions de dollars destiné à améliorer l’accès aux services en santé mentale, plus de 19 000 adultes et enfants attendent toujours des soins. Le recours aux psychologues du privé, dans le but de réduire les listes d’attente, a des effets limités. La situation inquiète l’Ordre des psychologues du Québec, qui croit qu’il faut trouver des moyens d’attirer des psychologues dans le réseau public et de retenir ceux qui y sont.

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a présenté le 2 novembre 2020 un plan d’urgence en santé mentale qui visait à répondre aux « besoins criants » de la population lors de la pandémie.

Des 100 millions de dollars annoncés, 25 millions devaient servir à payer des psychologues et des psychothérapeutes du privé afin qu’ils prennent en charge des patients du public. En date du 6 octobre, 1433 patients du réseau public ont été orientés vers des services en santé mentale au privé, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

C’est bien peu en regard des 19 098 personnes figurant sur la liste d’attente, selon le plus récent portrait préliminaire du MSSS. Le 19 juin, ils étaient 18 715 à patienter.

Dans un courriel, le ministère souligne « une hausse constante des demandes de services auprès des établissements du réseau de la santé et des services sociaux » depuis le début de la pandémie. Il précise que quelques mois avant la crise sanitaire, plus de 26 000 jeunes et adultes étaient en attente pour obtenir des services en santé mentale.

La pandémie de COVID-19 a exacerbé la détresse psychologique dans la population. Des soignants peinent aussi à sortir la tête de l’eau, en raison des vagues successives de COVID-19, selon la Dre Claire Gamache, présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec. « Le fait que la liste d’attente [en santé mentale] n’ait pas augmenté, pour moi, c’est un exploit », estime-t-elle.

Manque d’accessibilité « inquiétant »

La présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, Christine Grou, juge pour sa part que « le manque d’accessibilité dans le réseau public demeure inquiétant ». « On est dans une situation qui est du jamais vu, dit-elle. Non seulement il y a des listes d’attente dans le réseau public de la santé, mais les cabinets privés débordent. »

Compte tenu des délais au public, des patients se tournent vers des psychologues privés.

C’est le cas de Chantal (prénom fictif), qui vit avec un trouble bipolaire de type 2 (dépression et hypomanie). La femme de 57 ans, qui prend du lithium, se dit « fonctionnelle ». Elle veut garder l’anonymat parce que son employeur n’est pas au courant de sa maladie. « Je ne pourrais pas avoir une thérapie dans le système de santé parce que je ne suis pas un cas lourd. Mais je ne sais pas ce que je vais faire quand je vais prendre ma retraite, très bientôt. Je trouve ça inquiétant. »

Christine Grou affirme « inciter le ministère de la Santé à regarder les facteurs d’attraction et de rétention des psychologues ». « Il faut travailler ces conditions, poursuit-elle. S’il y en a plus [de psychologues] ou s’il y en a insuffisamment dans le réseau public de la santé, on va se retrouver vraiment en déficit de services. »

Selon la Coalition des psychologues du réseau public québécois, les établissements de santé affichent des postes, « mais ils restent vacants ». Le regroupement milite pour une augmentation du salaire des psychologues. « Au début de la pratique, l’écart salarial, entre les psychologues du réseau public en Ontario et ceux du Québec, c’est 45 000 $ par année », soutient sa présidente, Karine Gauthier.

Centres de crise… en crise

Les centres de crise doivent aussi faire face à une pénurie de personnel. Le regroupement qui les représente lance d’ailleurs un appel à l’aide à Québec. Il a fait parvenir la semaine dernière une lettre au ministre Carmant afin de le rencontrer.

« Nos intervenants sont épuisés, dit Roxane Thibeault, présidente du Regroupement des services d’intervention de crise du Québec (RESICQ). On a un record de congés de maladie. »

Le jour de l’entrevue, lundi, la directrice de la Maison sous les arbres, située à Châteauguay, venait d’apprendre qu’un cinquième employé (sur les 32) tombait en congé de maladie. « J’ai eu trois démissions la semaine passée, ajoute Roxane Thibeault. Les employés s’en vont vers le réseau [public]. Les conditions salariales et les avantages sociaux sont vraiment plus élevés, et ce, pour le même diplôme, le même travail. » Les membres du RESICQ réclament un financement de base plus élevé afin de consolider leur équipe.

Relief, un organisme qui offre du soutien aux gens vivant avec l’anxiété, la bipolarité ou la dépression, déplore « l’absence de stabilité dans l’aide d’urgence du gouvernement » ainsi que « le manque d’écoute » de Québec à l’égard des organismes communautaires.

Malgré le déconfinement et la relative accalmie de la quatrième vague, les demandes d’aide continuent d’affluer. Relief reçoit « de plus en plus d’appels de professionnels de la santé qui demandent de l’aide », souligne son directeur général, Jean-Rémy Provost. L’organisme reçoit pourtant moins d’argent de la part du MSSS cette année. « On a un financement de près de 310 000 $ de moins, comparativement à l’an passé », dénonce-t-il.

D’autres investissements

Invitée à réagir au manque d’accès aux services en santé mentale, l’attachée de presse du ministre Lionel Carmant souligne qu’un plan d’action à cet effet doit être déposé cet automne. « Il va y avoir des investissements qui seront annoncés avec le plan », affirme Sarah Bigras.

Le gouvernement mise sur le Programme québécois pour les troubles mentaux : des autosoins à la psychothérapie (PQPTM). « On voit qu’avec l’implantation du PQPTM, on a une bonne réponse dans les [cinq] régions où ça a été implanté, avec une réduction de 53 % des listes d’attente », dit Sarah Bigras. Le PQPTM doit être mis en place dans toutes les régions du Québec d’ici le printemps prochain, précise-t-elle.

Ce programme préoccupe la présidente de l’Ordre des psychologues du Québec. Elle craint un effet « entonnoir », c’est-à-dire que la psychothérapie ne soit offerte qu’en dernier recours, après d’autres options (comme les autosoins), et non dès le départ si la situation l’exige. « Dans les CLSC, si vous demandez pour avoir accès à la psychothérapie, il y a bien des lieux où on va vous répondre qu’il n’y a pas de psychologues ou de professionnels qui détiennent un permis de pratique de la psychothérapie », déplore Christine Grou.

La Dre Claire Gamache croit que l’ensemble des professionnels doivent se serrer les coudes pour faire face à cette vague en santé mentale. « Les médecins de famille sont vraiment submergés par les demandes de détresse psychologique de leur clientèle, dit-elle. Ça prend des guichets [d’accès] pour soutenir les médecins de famille, ça prend des équipes idéalement qui retournent le plus vite en GMF [groupe de médecine familiale] pour aider leur médecin de famille. Les gens sont essoufflés. »

Les quelque 1300 psychiatres, eux, devront répondre présents pour les cas « vraiment lourds », précise la Dre Gamache. « Le tour de roue qu’on a tous à faire, c’est d’aplanir au maximum les silos, d’augmenter la fluidité entre tout ce monde et de faire de l’interdisciplinarité, notre espèce de nouvelle religion », conclut-elle.



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