Vers une redevance touristique dans les petites municipalités?

Au parc de la Gatineau, à Chelsea, l’afflux touristique considérable oblige la municipalité à entretenir les infrastructures touristiques avec les taxes résidentielles.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Au parc de la Gatineau, à Chelsea, l’afflux touristique considérable oblige la municipalité à entretenir les infrastructures touristiques avec les taxes résidentielles.

Pour de petites municipalités de quelques centaines d’habitants, la gestion du tourisme est un casse-tête. Les milliers de visiteurs hebdomadaires, surtout l’été, contribuent à la vitalité économique de la communauté, mais ils exercent une pression insoutenable sur les infrastructures. Plusieurs candidats aux élections municipales songent à faire contribuer davantage les touristes, comme à Percé.

En cette période automnale, l’affluence de visiteurs dans la petite ville de Chelsea, considérée comme étant la porte d’entrée du parc de la Gatineau, est à son maximum. Les fins de semaine, tous ceux qui s’aventurent sur le chemin principal du village se retrouvent dans un bouchon de circulation. La situation est telle que la Commission de la capitale nationale, qui gère le parc, suggère aux visiteurs potentiels de se rendre ailleurs pour profiter des couleurs.

L’afflux de touristes d’un jour est important toute l’année et s’est accru avec la pandémie, constate par ailleurs le candidat à la mairie de Chelsea Pierre Guénard. Or, le coût de l’accueil des visiteurs n’est pas proportionnel aux bénéfices financiers, estime-t-il.

« Il y a beaucoup de gens qui passent à travers la municipalité, se baignent aux plages et retournent chez eux », indique celui qui tente de devenir maire après avoir été conseiller. « On a deux millions de visiteurs par année au parc de la Gatineau. C’est énorme pour une petite municipalité. Ça met de la pression sur le réseau routier, qui est entretenu avec les taxes de 7500 résidents. »

La facture pour refaire des chemins municipaux, ajouter de la signalisation et gérer la circulation est lourde sur les épaules des contribuables. « Les estimations sont à 15 millions de dollars pour refaire le fameux chemin du lac Meech. Ça s’approche de la totalité du budget municipal, alors qu’on doit entretenir l’aréna, les espaces verts et le sentier multifonctionnel », souligne-t-il. À la recherche de solutions, le regard de M. Guénard s’est tourné vers Percé, en Gaspésie, et Mont-Tremblant, dans les Laurentides. Il s’engage à étudier la possibilité d’imposer une redevance ou une taxe aux touristes.

Le cas de Percé

Dès mai 2022, les touristes qui feront des achats de 20 $ et plus dans la ville du rocher Percé verront 1 $ s’ajouter à leur facture. La municipalité ne sait pas encore si les taxes provinciales et fédérales s’appliqueront, ce qui pourrait faire monter la redevance à 1,15 $. Cela exclut les produits d’alimentation non taxables, l’essence, l’alcool, le tabac et le cannabis. Il sera possible d’être exempté en présentant une preuve de résidence avec l’application mobile B-Citi.

Avec cette redevance touristique, la mairesse sortante, Cathy Poirier, estime pouvoir recueillir environ 1,5 million de revenus supplémentaires par année, qui seront entièrement investis dans l’entretien et le développement d’infrastructures touristiques. Là aussi, les coûts liés au tourisme étaient trop élevés pour les 3100 contribuables de la municipalité.

« On a six haltes routières à Percé, 11 blocs sanitaires, sur 550 km2. Ça va permettre l’embauche de personnel, parce qu’on a des budgets tellement limités, engagés dans des dépenses fixes liées au tourisme. Il reste quoi comme latitude pour la culture, pour les loisirs, pour les services aux citoyens ? » explique celle qui se présente pour un nouveau mandat.

Selon Mme Poirier, les commerçants, qui étaient nombreux à être inquiets de cette mesure qu’ils devront appliquer et expliquer aux clients, se sont ralliés au conseil municipal après des séances d’information. Or, si les commerçants semblent être en accord avec le principe, certains ont tout de même des bémols.

« Si on veut garder un si beau village, on n’a pas le choix de demander aux touristes de nous aider, reconnaît Maxime Leveugle, du restaurant Chez Max. Mais le plancher de 20 $ est encore trop bas. »

Le propriétaire des hébergements Au pic de l’aurore, Jean-François Gagné, aurait quant à lui souhaité que la limite soit au minimum de 50 $. « Comme touriste, tu sors des 20 $ plusieurs fois par jour quand tu te promènes avec des enfants », observe-t-il. M. Gagné croit aussi qu’il est injuste que les touristes déboursent 1 $ autant pour un lunch à 20 $ que pour une nuitée à 200 $. Il aurait préféré un calcul en pourcentage, comme à Mont-Tremblant.

C’est la Loi visant principalement à reconnaître que les municipalités sont des gouvernements de proximité et à augmenter à ce titre leur autonomie et leurs pouvoirs, adoptée en 2017, qui donne la possibilité à Percé de procéder de la sorte.

Si on veut garder un si beau village, on n’a pas le choix de demander aux touristes de nous aider.


La situation de Mont-Tremblant est toutefois plutôt unique, puisque l’Association de villégiature Tremblant (AVT) a été créée en 1993 par un projet de loi privé adopté par l’Assemblée nationale du Québec. Tous les commerçants du centre de villégiature doivent faire partie de l’AVT et appliquer une redevance de 3,5 % sur l’hébergement et de 3 % sur les biens et services. Les sommes ainsi perçues sont investies dans des infrastructures, des services et des activités pour les visiteurs. L’administration municipale de Percé a donc jugé qu’il n’était pas réaliste de s’engager dans une voie similaire.

L’opposant à Mme Poirier dans la course à la mairie, Olivier Lafontaine, se dit quant à lui neutre face à cette mesure. Il comprend qu’il faille alléger le fardeau des citoyens, mais il déplore que ces nouveaux revenus ne soient pas stables. Il compte consulter à nouveau les citoyens sur cette question.

« L’annonce de cette mesure a fait controverse au départ, car elle n’a pas été bien communiquée », dit-il, faisant référence à la levée initiale de boucliers de la part des commerçants et des touristes.

 

Des désaccords persistent

Dans plusieurs autres villages touristiques du Québec aux prises avec des problèmes similaires, des candidats à la mairie veulent examiner sérieusement la possibilité d’emboîter le pas à Percé.

À Tadoussac, Charles Breton, qui sollicite un deuxième mandat de maire, a déjà discuté avec la mairesse de Percé à ce sujet. Durant la saison estivale, il peut y avoir jusqu’à 2000 personnes par jour dans ce village de la Côte-Nord d’à peine 800 habitants.

Paysagement à effectuer, toilettes publiques à entretenir, poubelles à vider, rues à rénover, stationnement à gérer… L’énergie de l’équipe municipale est tellement centrée sur le tourisme que les projets liés aux loisirs, à la bibliothèque et aux bureaux municipaux sont négligés, croit le candidat. Le village aurait aussi besoin d’une usine de traitement des eaux.

« J’ai fermement l’intention de regarder comme il faut l’option d’une redevance », affirme M. Breton.

« La première réaction des citoyens, c’est souvent la peur de repousser les touristes. Mais une famille qui vient à Tadoussac, qui fait entre 15 et 20 transactions, je ne pense pas que c’est suffisant pour les faire changer de destination », plaide-t-il, soulignant que l’expérience touristique pourrait être améliorée si les moyens de la municipalité étaient accrus.

Son opposant, Richard Therrien, ne veut quant à lui rien savoir de cette idée. « Taxer le touriste, je ne suis pas d’accord avec ça. Tadoussac s’arrange très bien avec les touristes, les touristes paient le gros prix à Tadoussac pour venir aux baleines et dans nos boutiques », estime cet officier de navigation à la retraite, qui a été conseiller municipal par le passé.

Le directeur général de la Microbrasserie Tadoussac, de son côté, juge qu’une telle redevance ne serait pas « invitante pour les touristes ». Il rappelle que les mesures sanitaires alourdissent déjà la charge de travail des commerçants.

Questions sans réponses

Les avis sont aussi divergents à Sainte-Rose-du-Nord, aux abords du fjord du Saguenay, où s’arrêtent jusqu’à 500 personnes par jour. Une bonne partie d’entre eux utilisent les deux seules toilettes de la zone du quai, alors que la municipalité d’environ 400 habitants n’a toujours pas de système de traitement des eaux et les rejette directement dans le fjord.

La candidate à la mairie Marielle Couture reconnaît que les infrastructures actuelles ne sont pas adéquates, mais elle est réticente à l’idée d’imposer une redevance. « On est déjà surtaxés, surimposés. Je trouverais étrange de mettre en place une mesure qui exigerait de payer pour venir ici », souligne-t-elle.

[L’idée d’une redevance], c’est embryonnaire, mais c’est une possibilité. On ne peut pas demander à la population de soutenir ce plan de développement par les taxes. Il faut une autre source de revenus.

Elle veut explorer d’autres pistes de solutions, comme des innovations écologiques pour la gestion des eaux usées et la diversification du tourisme en mettant l’accent sur les producteurs locaux, afin d’aller chercher des revenus supplémentaires. Elle souhaiterait aussi de l’aide financière des gouvernements fédéral et provincial pour divers projets.

L’autre candidat, Claude Riverin, souhaite aussi bonifier l’offre touristique avec de l’hébergement et des sentiers pédestres, pour que les touristes dépensent davantage dans le village. Mais le budget actuel ne serait pas suffisant pour les faire avancer.

« [L’idée d’une redevance], c’est embryonnaire, mais c’est une possibilité. On ne peut pas demander à la population de soutenir ce plan de développement par les taxes. Il faut une autre source de revenus », dit M. Riverin.

Une chose est certaine, l’expérience de Percé sera suivie de près dans le monde municipal. Et les beautés naturelles du Québec continueront d’émerveiller les touristes locaux et internationaux, peu importe le montant de leur facture.



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