Les Québécois, des voleurs de job dans les années 1970?

Des forestiers canadiens-français au Maine au printemps 1943. Ils travaillaient pour la compagnie Brown.
Photo: John Collier, Bibliothèque du Congrès Des forestiers canadiens-français au Maine au printemps 1943. Ils travaillaient pour la compagnie Brown.

Les Canadiens français n’ont pas toujours été les bienvenus aux États-Unis. Dès le début du programme de migration temporaire, des tensions liées aux conditions de travail et au salaire apparaissent et culmineront dans les années 1970.

Le programme d’immigration temporaire apparaît durant la Deuxième Guerre mondiale. On parle alors de « bonded labor », ou « main-d’œuvre liée », une expression qui a pris aujourd’hui une connotation négative associée à la servitude. Il s’agit en fait d’un type de permis temporaire qui porte le nom de l’entreprise privée qui embauche et qui mentionne la durée du contrat. Les programmes de travailleurs étrangers temporaires en agriculture au Canada ou de visa de « non-immigrant » aux États-Unis ont conservé jusqu’à aujourd’hui ce type de condition.

En juin 1955, la présence de nombreux travailleurs canadiens-français fait débat, au point où le Sénat américain entreprend la tenue des audiences sur « l’importation de cette main-d’œuvre ».

« Les forestiers américains croient que la présence de ces Canadiens n’est pas nécessaire et qu’elle tend seulement à faire baisser les salaires et les conditions de travail », décrit alors le représentant d’une association de travailleurs américains.

Les Canadiens « sont une menace », avance Samuel Angoff, l’avocat d’un syndicat américain. Lorsqu’ils arrivent dans le bois, ils sont prêts à vivre dans un « shack », et à vivre « dans de pires conditions que les Américains », créant une concurrence déloyale, dit-il.

Photo: Sénat des États-Unis En 1955, l'afflux de travailleurs du Québec est tellement contesté que le Sénat américain se penche durant deux jours sur «l'importation» de cette main-d'oeuvre.

Domaines plus irréguliers

Durant ces audiences de 1955, la sénatrice du Maine d’alors, Margaret Chase, s’inquiète aussi du « détournement » de ces hommes vers d’autres emplois pour lesquels ils n’ont pas le permis d’immigration requis. Peu à peu, ils investissent d’autres champs d’activité.

C’est aussi qu’à l’époque, la frontière entre les deux pays nord-américains « est beaucoup moins rigide », se souvient Kenneth Pinette, Américain élevé à Fort Kent, dans le Maine. Il se remémore une descente des agents d’immigration dans un chantier de construction où il travaillait dans les années 1970, dans les environs d’Old Orchard. « Les Canadiens du chantier vivaient jusqu’à huit dans un appartement et n’avaient pas de visa », relate l’homme. Le contractant recevait du financement du gouvernement fédéral pour embaucher de la main-d’œuvre, « mais il payait les Canadiens français moins chers que ce qu’il recevait, et il empochait la différence », ajoute-t-il.

Alertés de ce stratagème, des agents d’immigration se rendent sur les lieux et arrêtent 20 travailleurs sans papiers, alors retournés au nord de la frontière.

Richard Guillemette, originaire de Saint-Raphaël dans Chaudière-Appalaches, a lui-même passé quelques années sans visa aux États-Unis pour le travail. Il a traversé la frontière pour la première fois à 17 ans, à l’insu de ses parents, et sous le prétexte qu’il se rendait au mariage de son cousin, déjà installé au Massachusetts. « Quand j’étais jeune, je voulais avoir un char et de l’argent. L’ouvrage était rare au Québec et j’avais des connaissances aux États-Unis », relate-t-il, aujourd’hui installé à Springfield.

Il commencera à travailler en construction à partir de 1972 et obtiendra ses papiers en règle en 1976 : « Les immigrants veulent toujours travailler. Les gars disaient “c’est un Canadien, on va l’embaucher”. On avait bonne réputation. »

L’homme qui a aujourd’hui 67 ans a aussi créé sa propre entreprise de construction aux États-Unis et a embauché à son tour des migrants, surtout latino-américains. « Ils sont comme nous autres dans le temps. Ceux qui n’ont pas de licence ou de permis travaillent pour moins cher, mais ils travaillent fort en sapristi », exprime-t-il.

Chassés par les scies

« Maudits Canadiens. » En 1975, les tensions entre travailleurs se jouent de plus en plus ouvertement au fond des forêts. C’est le New York Times qui rapporte à l’époque les paroles des forestiers qui tentent de saboter ceux qu’ils voient comme leurs rivaux : les Canadiens.

En août de la même année, des bûcherons américains s’emparent du camp numéro 106, à quelques kilomètres de la frontière commune, faisant fuir les Canadiens qui y vivaient.

C’est que les bûcherons, historiquement considérés comme des contractants indépendants, essaient de s’organiser en syndicat et de faire grimper la paie. Et encore une fois, les Canadiens sont perçus comme tirant les salaires à la baisse.

En octobre 1975, la première grève d’envergure s’organise et un groupe d’Américains se rend à l’Assemblée législative du Maine à Augusta, armé de leurs scies à chaîne. La Maine Woodman Association (MWA) rassemble à son plus fort plus de 3000 forestiers.

Deux ans plus tard, c’est au tour du Washington Post de rapporter que des Canadiens ont été chassés de leur camp par des Américains. La compagnie forestière St Regis poursuit en justice des gens du Maine qui ont « terrorisé », dit-elle, des Canadiens dans leur camp dans les bois.

La colère des hommes de la MWA est cependant de plus en plus dirigée contre sept compagnies qui possèdent plus du tiers du domaine de l’État. Leur système d’exploitation est presque « féodal », dénoncent les bûcherons.



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