Les contraintes de l'itinérance «cachée»

À Saint-Jérôme, l’église Sainte-Paule est devenue un refuge d’urgence pour les itinérants. Ici aussi, la situation a été exacerbée par la pandémie.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À Saint-Jérôme, l’église Sainte-Paule est devenue un refuge d’urgence pour les itinérants. Ici aussi, la situation a été exacerbée par la pandémie.

Longtemps cachée, l’itinérance à l’extérieur de Montréal devient de plus en plus visible. Et les ressources accordées ne suffisent plus à répondre à la demande. Le Devoir s’est rendu à Laval, à Saint-Jérôme et à Gatineau pour prendre le pouls de la situation.

Lise (qui a requis l’anonymat pour ne pas être reconnue), 74 ans, ne se considère pas comme une itinérante. Et pourtant, lorsque Le Devoir l’a rencontrée en juin dernier, elle dormait depuis deux mois sur un lit de camp dans un refuge à Laval. « Qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai travaillé fort toute ma vie. Ça n’a aucun sens que je sois ici. Ce n’est pas vivable ! »

Au printemps, Lise s’est fait expulser de son petit logement. « Toutes les excuses sont bonnes pour nous mettre dehors et faire augmenter les prix », déplore la dame, qui n’a pas encore trouvé de nouveau logis, faute de logements abordables disponibles.

Comme bien d’autres itinérants qui espèrent que leur passage dans la rue ne sera que temporaire, Lise paye plusieurs centaines de dollars par mois pour entreposer ses meubles et ses boîtes. Mais elle ne sait pas combien de temps elle pourra se payer ce service.

Itinérance cachée

Des gens comme Lise étaient auparavant « l’exception » dans les refuges à Laval. Mais ce n’est plus le cas, explique Mathieu Frappier, coordonnateur du Réseau des organismes et intervenants en itinérance de Laval (ROIIL). « L’itinérance à Laval se diversifie et se complexifie, dit-il. Ce sont de beaux mots pour dire que les gens en bavent plus et qu’ils nous arrivent plus poqués qu’avant. »

Dans la banlieue nord de Montréal, l’itinérance existe depuis longtemps, mais bien qu’elle fasse des « ravages », elle était jusqu’à tout récemment « cachée », explique M. Frappier.

Plusieurs dorment dans leur vieille voiture dans des stationnements anonymes. Ils n’ont pas les moyens d’y mettre de l’essence, mais peuvent y entreposer leurs affaires et y passer la nuit. D’autres vont aller dormir en alternance chez des amis, dans des chambres de motel ou dans des hébergements communautaires et passer leurs journées devant un « éternel café » dans une chaîne de restauration rapide.

« Contrairement à Montréal, tu peux te promener pendant deux jours à Laval, tu ne verras personne » quêter dans la rue ou se promener avec un chariot d’épicerie rempli de sacs, explique Mathieu Frappier.

Avec le confinement et la fermeture des commerces au début de la pandémie, ces stratégies de survie ont volé en éclat. « Ça a créé énormément de besoins », affirme M. Frappier.

Rapidement, la ville a ouvert un refuge d’urgence, mais pour des raisons de logistique et un manque d’acceptabilité sociale, celui-ci a déménagé à quelques reprises avant d’atterrir dans une ancienne résidence pour religieux du boulevard Lévesque Ouest, à un jet de pierre du pont Lachapelle.

Mais ce n’est toujours pas suffisant : « Tous nos services sont toujours au maximum de leur capacité et se retrouvent à refuser des gens faute de places », se désole M. Frappier.

« Le grand choc »

Plus au Nord, à Saint-Jérôme, on commence également à « voir » l’itinérance, comme en témoigne la vingtaine de personnes qui attend l’ouverture des portes sur le parvis de l’église Sainte-Paule.

L’église est devenue un refuge d’urgence pour les itinérants : le chœur, à l’avant, a été transformé en salle à manger, des toilettes et des douches ont été aménagées dans les transepts et des lits ont remplacé les bancs de bois dans la nef.

Ici aussi, la situation a été exacerbée par la pandémie. L’organisme Hébergement Fleur de macadam, qui n’avait à l’époque que neuf lits dans un local anonyme, a déménagé ses pénates à l’aréna Melançon, puis à l’église Sainte-Paule, lui permettant d’accueillir jusqu’à trente personnes par nuit.

« Les gens ne pensaient pas qu’il y avait des itinérants à Saint-Jérôme, note la directrice générale de l’organisme, Patricia Charland. Je pense que c’est ça, le grand choc que l’on vit actuellement. »

L’acceptation sociale est encore difficile. Pratiquement tous les jours, des passants leur crient des bêtises, et plusieurs méfaits leur seraient attribués à tort. « J’aimerais ça qu’on arrête de voir juste le négatif et qu’on prenne conscience qu’il y a de belles choses qui se passent ici », soupire Mme Charland.

Au-delà du refuge d’urgence, il faut des services en amont et en aval, estime Mme Charland. Il faut des centres de jour, du logement social et de l’hébergement supervisé. Il faut également des maisons de transition, pour éviter que ceux qui sortent de prison se retrouvent à la rue, et des services spécifiques pour les femmes, de plus en plus nombreuses dans la rue.

Trouver le soutien

À plus de 150 kilomètres à l’ouest, le long d’un petit ruisseau à Hull, Sylvain Thériault est assis sur une vieille banquette de voiture défoncée sous une bâche élimée. Son campement, décoré avec des boules de Noël et des canards en porcelaine, ressemble à un minimarché aux puces tellement il est chargé d’objets incongrus. « Le micro, c’est pour les filles, elles aiment ça, chanter », explique-t-il avec un clin d’œil.

Sylvain s’est séparé il y a deux ans, il a fait une dépression et s’est retrouvé à la rue. Depuis un an, il est sur une liste pour obtenir un logement à prix modique. En attendant, il trouve un certain réconfort dans cette communauté d’infortune.

Le nombre d’itinérants est en augmentation depuis quelques années à Gatineau, en raison notamment de la crise du logement. Et cette croissance a été aggravée par la pandémie.

« Si je compte le nombre d’itinérants visibles que l’on connaît, on est passé du jour au lendemain de 80 personnes à 140 », affirme Yves Séguin, du centre d’intervention et de prévention en toxicomanie de l’Outaouais (CIPTO).

Ici aussi, la Ville a mis sur pied un centre d’hébergement temporaire, qui a déménagé à quelques reprises depuis le début de la pandémie en raison de « conflits d’usages » et d’« enjeux de cohabitation », explique Alexandre Deschênes, du Collectif régional de lutte à l’itinérance en Outaouais (CRIO). Or, ce n’est pas suffisant, puisque chaque soir, une dizaine de personnes couchent directement sur le plancher de ciment faute de place dans les refuges, dénonce-t-il. Le CRIO parle d’un « manque criant » de services et demande la création d’un deuxième refuge d’urgence. « Les autorités sont en réaction alors qu’il faut être proactif, estime Michel Kasongo, directeur général de la soupe populaire. Ils sont à l’écoute, mais ça ne se traduit pas par des actions concrètes. »

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