Dans le désert du logement social

L’Île-des-Sœurs est entièrement désert en logements sociaux et abrite pourtant une véritable pauvreté invisible. Valérie Champoux loue un 3 1/2, «un taudis», pour 929$ par mois. «On veut partir, mais où va-t-on aller?» se demande-t-elle.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’Île-des-Sœurs est entièrement désert en logements sociaux et abrite pourtant une véritable pauvreté invisible. Valérie Champoux loue un 3 1/2, «un taudis», pour 929$ par mois. «On veut partir, mais où va-t-on aller?» se demande-t-elle.

Montréal accuse-t-elle un retard irrattrapable en matière de logements sociaux ? Si les diverses stratégies mises en place depuis 2005 ne semblent pas faire dérougir les listes d’attente, la précarité et les besoins observés sur le terrain restent bien tangibles. Deuxième texte d’une série en trois volets.

Montréal compte un peu plus de 60 000 logements sociaux, mais 23 000 ménages figurent toujours sur la liste d’attente de l’Office municipal d’habitation de Montréal pour y avoir accès, parfois depuis plus de cinq ans. Et la répartition de ces logements à travers la ville est loin de répondre aux ambitions de mixité sociale des diverses stratégies d’inclusion mises en place par la Ville. Il existe même de véritables zones désertes en logements sociaux, dans certains secteurs où les besoins sont pourtant de plus en plus importants.

La plus grande concentration de logements sociaux à Montréal se retrouve dans le Sud-Ouest (14,4 %), suivi de Ville-Marie (13,1 %) et de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve (12 %). À l’autre extrême, on retrouve des quartiers comme L’Île-des-Sœurs, qui en comptent peu ou pas du tout, selon des données de la Ville qui datent du 31 décembre 2019.

L’Île-des-Sœurs est entièrement désert en logements sociaux et abrite pourtant une véritable pauvreté invisible. Selon le recensement de 2016, le secteur compte 15,8 % de personnes à faible revenu. Un chiffre qui détonne dans un environnement où le revenu moyen est au-dessus de 66 000 $.

Les besoins demeurent bien réels : 19,6 % des ménages consacrent plus de 50 % de leur revenu à leur loyer, et 11 % plus de 80 %. Une banque alimentaire a même vu le jour en juin 2020 dans le quartier.

Valérie Champoux y est bénévole. Elle réside à L’Île-des-Sœurs depuis 14 ans avec son fils. « Ça fait 10 ans que j’entends parler de logements sociaux, mais jamais rien ne voit le jour », déplore la mère monoparentale, qui loue un 3 ½ pour 929 $ par mois à Structures métropolitaines, unique propriétaire de 3000 logements locatifs sur l’île.

« C’est un taudis ! Il y a des dalles qui ont levé et ce n’est toujours pas réparé. Il y a des craques partout sur les murs. Ils ne viennent pas [réparer], ils ont utilisé la pandémie pendant de longs mois comme excuse. Ils augmentent chaque année le loyer […] Il est grand temps qu’on bouge parce que c’est trop petit. Mais il faut que je trouve un loyer qui a du bon sens. On veut partir, mais où va-t-on aller ? » s’interroge Mme Champoux.

Roula Maksoud est pour sa part locataire depuis bientôt 10 ans d’un 5 ½ dans lequel elle habite avec ses deux adolescents. Elle remplit elle aussi toutes les cases pour être admissible à un logement social : elle subvient seule aux besoins de ses enfants depuis le décès de son mari et doit payer un loyer de 1500 $ par mois. Malgré une augmentation de 4 % l’an dernier, elle préfère multiplier les emplois plutôt que de changer de quartier.

« Je suis venue à L’Île-des-Sœurs directement à mon arrivée de Syrie. Je travaille à quelques minutes à pied de chez moi comme éducatrice en service de garde. Je suis très débrouillarde. Je cuisine avec peu, j’ai des allocations familiales et je fais du maquillage artistique pour enfants. J’ai commencé des démarches pour un logement social à Verdun, mais j’ai renoncé pour ne pas déstabiliser mon fils », explique Mme Maksoud.

Même si L’Île-des-Sœurs fait partie de l’arrondissement de Verdun, la stratégie d’inclusion de la Ville adoptée en 2005 n’a jamais bénéficié à ce quartier.

« Comme ce n’était pas un règlement, mais une stratégie volontaire, souvent ça prenait un levier de négociation pour l’appliquer », explique Marie-Andrée Mauger, conseillère d’arrondissement dans Verdun et candidate à la mairie pour Projet Montréal. Or, c’est dans le cas de projets dérogatoires, c’est-à-dire où un changement de zonage s’impose, que la Ville dispose d’un tel levier. Mais à L’Île-des-Sœurs, où le zonage avait été modifié en amont, « même une tour de 200 unités de 35 étages était de plein droit », précise-t-elle.

Le Règlement pour une métropole mixte et le Programme particulier d’urbanisme pour la partie nord de L’Île-des-Sœurs pourraient tout de même permettre dans le futur la construction de 300 logements abordables et de 600 logements sociaux dans ce secteur.

« Toute la partie nord [...] est visée par la partie “logement abordable” du Règlement pour une métropole mixte. Que le projet immobilier soit de plein droit ou dérogatoire, on va appliquer les règles pour une métropole mixte », précise Mme Mauger.

Des besoins criants dans l’ouest

Sept cent vingt-quatre ménages de l’ouest de l’île sont sur la liste d’attente de l’Office municipal d’habitation de Montréal, et plus de 397 sont enregistrés sur celles d’OBNL et de coopératives. Pourtant, le territoire ne compte presque pas de logements sociaux, au moment où les besoins sont criants et en constante croissance, selon plusieurs organismes communautaires joints par Le Devoir.

Linda Tuaro est sur la liste d’attente des 65 à 70 ans depuis maintenant cinq ans. Elle vit dans la précarité et demeure actuellement dans un immeuble résidentiel de Pierrefonds.

« On m’a dit que j’aurai probablement un autre deux ans à attendre. En ce moment, je suis dans un logement qui est subventionné par un centre de réadaptation pour les personnes handicapées. Si je n’avais pas ça, je dois vous avouer que je ne sais pas où je serais actuellement. Dans l’ouest de l’île, des logements accessibles, il n’y en a pas. On doit faire des demandes de HLM dans [les quartiers centraux de Montréal], mais l’attente est extrêmement longue », déplore Mme Tuaro, découragée par les prix des loyers dans son secteur.

Kandie Durocher fait face à la même réalité tout en composant avec un problème de santé mentale. Elle loue un appartement à Roxboro et a déjà été sur trois listes d’attente différentes en sept ans. Mme Durocher peut uniquement compter sur son chèque de l’aide sociale pour payer son loyer de 665 $. « Ça me laisse très peu d’argent pour répondre à mes besoins pour le mois », dit celle qui dépend largement des banques alimentaires pour ses repas.

L’intervenante à l’organisme Perspective communautaire en santé mentale dans l’ouest de l’île Michelle Hotte vient en aide à des citoyens qui se trouvent dans la même situation que Mme Durocher pour trouver un logement social.

« Trouver un logement qui est adéquat et abordable, c’est presque impossible dans l’ouest de l’île. Et la liste d’attente s’allonge. Tout ce que je fais, c’est de signer des demandes, et rarement il y a une ouverture », observe-t-elle.

Patrick Merrigan, un collègue de Mme Hotte, indique que l’ouest de l’île compte au moins trois banques alimentaires.

« Pour un secteur qui se dit assez riche, c’est incroyable », lance-t-il. « On est prêt à tous les beaux projets sociaux. Mais pas dans le voisinage », se désole M. Merrigan.

Des villes liées sans plan d’inclusion

Le Règlement pour une métropole mixte ne viendra d’ailleurs pas rectifier le tir dans l’ouest de l’île, puisqu’il ne s’appliquera pas aux villes liées, mais uniquement à L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève et à Pierrefonds-Roxboro, des arrondissements de Montréal.

« Aucune ville liée n’a de stratégie d’inclusion. Il y a d’énormes projets résidentiels dans la filière de ces Villes, mais aucun encadrement. On parle de projets de compagnies multimillionnaires qui viennent construire dans l’ouest », constate Piotr Boruslawski, agent de liaison dans le dossier du logement à la Table de quartier sud de l’Ouest-de-l’Île.

Il s’agit pourtant d’un secteur en plein essor. Un nouveau quartier verra notamment le jour dans les prochaines années en bordure du boulevard des Anciens-Combattants, au nord de l’hôpital Sainte-Anne, sur un terrain de 5,1 hectares cédé par le gouvernement du Québec à la Ville de Sainte-Anne-de-Bellevue en 2018.

Le projet de 700 logements comprendra un minimum de 10 % de logements abordables. Mais aucun logement social ne pourra voir le jour sur ce site puisque la ville liée n’a pas réussi à obtenir une subvention à cette fin de la part du programme AccèsLogis Montréal, après près d’un an et demi de démarches administratives, a appris Le Devoir.

« On s’est rendus à une évidence comme quoi on devait abandonner ce côté du projet », laisse tomber le directeur général de Sainte-Anne-de-Bellevue, Martin Bonhomme.

Des organismes craignent d’ailleurs que l’arrivée du Réseau express métropolitain (REM) ait des répercussions considérables sur l’augmentation des loyers et la spéculation immobilière dans l’ouest de l’île.

« Le REM fait peur », lance M. Boruslawski. « Il y a plus de développements le long du REM qui sont rezonés rapidement, et il n’y a pas de discussions autour du logement abordable dans ce secteur. Les promoteurs voient ça [qu’il n’y a pas de stratégie d’inclusion dans l’ouest] et ils s’en viennent ici », ajoute-t-il.

Les villes liées contactées par Le Devoir disent pourtant avoir la situation en main.

À Pointe-Claire, une refonte du plan d’urbanisme et de la réglementation est en cours et intégrera un volet sur le logement abordable.

Dorval précise pour sa part qu’elle travaille sur un projet d’édifice de logements abordables sur l’avenue Dawson. « Plusieurs étapes sont déjà entamées dans ce projet, et nous attendons maintenant le financement de la part du gouvernement du Québec », a fait savoir la Ville au Devoir.

Valérie Plante et Denis Coderre se renvoient la balle

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a brandi mardi la menace d’un retour à « l’ère d’avant Gérald Tremblay » en matière de gestion des logements sociaux si Denis Coderre devenait maire le mois prochain.

« Ce qu’on veut, ce n’est pas juste une compensation, c’est de construire du logement abordable et social dans le centre-ville. On ne veut pas juste que ce soit les mieux nantis qui puissent se loger ici », a réagi mardi Valérie Plante, en marge d’une conférence de presse au centre-ville. Mme Plante promet ainsi de corriger le tir avec le Règlement pour une métropole mixte (RMM) adopté en avril dernier. Elle a d’ailleurs rejeté la faute sur l’ancienne stratégie d’inclusion de la Ville pour « la crise du logement » actuelle.

« On ne voulait pas travailler avec les promoteurs », a répliqué l’ancien maire Denis Coderre, en référence à l’administration de Valérie Plante. « La façon de jouer un rôle sur le marché, c’est d’augmenter l’offre. Donc, on va travailler en ce sens », a-t-il ajouté mardi. L’aspirant maire propose ainsi de miser sur une meilleure collaboration de la Ville avec les promoteurs dans les prochaines années, en plus de remplacer le RMM par une politique d’inclusion moins exigeante.



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