Les cendres du Québec

Les ruines de Québec après l’incendie du 8 juin 1881, un dessin de M. Lepère réalisé d’après une photographie de Pierre Foursin et paru dans «Le Monde illustré»
Photo: Bibliothèque nationale de France Les ruines de Québec après l’incendie du 8 juin 1881, un dessin de M. Lepère réalisé d’après une photographie de Pierre Foursin et paru dans «Le Monde illustré»

En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, Le Devoir lance une série qui remonte aux sources médiatiques de la relation France-Québec, de la guerre de la Conquête à la visite du général de Gaulle, en passant par la tournée de Sarah Bernhardt sur les rives du Saint-Laurent. Quatrième texte.

Nous sommes le 8 juin 1881. Accoudé au bastingage de son bateau à vapeur, le journaliste français Pierre Foursin aperçoit une lueur étrange qui jaillit dans la nuit, au détour de l’île d’Orléans. « Québec brûle, et tous ses quartiers étagés en amphithéâtre paraissent embrasés à la fois. Quelle épouvante et quel saisissement ! »

Les flammes tirent le correspondant du Monde illustré des rêveries dans lesquelles il était plongé. « Je songeais avec une tristesse indéfinissable comment cette Nouvelle-France que je parcourais, ravi et ému, était ignorée de nous, Français, et je me disais que si sur les bords du Saint-Laurent deux millions de Canadiens tressaillent de patriotisme au nom de la France, le nom du Canada ne rappelle, hélas ! le plus souvent, à Paris, que le refrain inepte d’une chanson de café-concert. »

Foursin débarque à Québec au plus fort du brasier qui, à l’est de ses remparts, détruit près d’un millier d’habitations. Le programme du correspondant français s’en trouve chambardé. « À plus tard les récits de promenades, les croquis de riants paysages et de villages heureux. Québec, la vieille capitale, brûle ! La première ville fondée dans le Nouveau Monde, la plus glorieuse, la plus belle et la plus pittoresque du continent, est consumée. Québec, le berceau de la nation canadienne, seconde nation française. »

Les superlatifs ne sont pas de trop. Québec connaît en effet un de ces grands incendies mémorables qui vont, au fil des années, réduire en cendres des portions importantes de plusieurs villes, dont Montréal, Trois-Rivières, Rimouski, Saint-Jean-sur-Richelieu, Hull, Sainte-Marie-de-Beauce, Chicoutimi et Terrebonne.

Québec brûle, et tous ses quartiers étagés en amphithéâtre paraissent embrasés à la fois. Quelle épouvante et quel saisissement !

 

Feu de paille

L’incendie de Québec du 8 juin 1881 naît dans une baraque du faubourg Saint-Jean-Baptiste, au coin des rues Saint-Olivier et Sainte-Marie. Il fait 6000 sans-abri, soit 10 % de la population de la capitale.

« L’attention du monde entier est attirée sur la ville de Québec, à la suite de la catastrophe dont elle vient d’être victime », lit-on dans Le Monde illustré du 9 juillet. Le compte rendu du reporter Foursin est accompagné d’une gravure où l’on aperçoit un nuage de fumée noire poussé par un vent du nord-est tandis que s’affairent, à l’avant-plan, des conducteurs de radeaux, les « cajeux ».

Une seconde gravure montre, en pleine page, les ruines calcinées d’un quartier où ne subsistent, telle une forêt pétrifiée, que des cheminées de pierres. C’est tout ce qui reste des modestes habitations de bois où logeaient jusque-là ouvriers et artisans du faubourg Saint-Jean-Baptiste.

Les pertes sont estimées par le journaliste français à 15 millions de francs. Il précise que le quart seulement est assurable.

Ému, Foursin lance un appel à la solidarité française : « Ce malheur crée un grand devoir à la France. Les maisons qui viennent d’être consumées se pavoisaient de son drapeau aux jours de réjouissances et de fêtes nationales ; les malheureux qui errent autour de cet immense brasier, avec leurs enfants demi-nus et leurs meubles noircis, sont des Français qui ne reconnaissent pas d’autre emblème national que les couleurs tricolores. […] C’est donc à la France à relever ces ruines et à consoler ces douleurs. »

Il est vrai que le drapeau tricolore est alors souvent utilisé comme emblème national distinctif au Québec, dans la fête autant que dans les manifestations. Le drapeau bleu et blanc à fleurs de lys n’apparaît qu’au tournant du siècle avant d’être officialisé par le premier ministre Duplessis en 1948.

Alsace canadienne

 

Les Français de la Troisième République sont peu familiarisés avec leur ancienne colonie devenue l’une des provinces du Dominion du Canada, traduit parfois par le ronronnant « Puissance du Canada ». Le Monde illustré croit faire œuvre utile en diffusant le portrait du premier ministre conservateur du Québec, Joseph-Adolphe Chapleau, dont le nom est écorché par un typographe pour devenir « M. Chaplean » : « De haute taille, la chevelure déjà grisonnante, rejetée en arrière comme une crinière de lion, la figure douce et pâle, le geste entraînant, la voix sonore et flexible, l’inspiration puissante, M. Chaplean empoigne et fascine. »

La campagne de souscription lancée par le premier ministre québécois pour venir en aide aux sinistrés est encouragée par le directeur de l’hebdomadaire Le Signal, Eugène Réveillaud : « Que nos lecteurs, riches et pauvres, veuillent bien répondre à cet appel, afin que les Français d’au-delà des mers, au nombre de deux millions aujourd’hui, séparés de nous depuis 120 ans par le sort des armes, mais ayant toujours conservé, depuis lors, avec une piété jalouse le culte de la mère patrie, apprennent et sachent bien que la vieille métropole garde aussi une grande place dans son amour à cette branche vigoureuse et saine de ses descendants. »

Chapleau se rend lui-même en France, à la fin de l’été 1881, en compagnie d’Henri-Édouard Faucher de Saint-Maurice, « l’un des littérateurs les plus distingués du Canada français », selon le quotidien Le Temps. Ce vétéran de l’expédition du Mexique (1861-1867), écrivain prolifique et étonnant, y rencontre un ouvrier français qui lui demande d’où il vient. « Moi ? Du Canada : une Alsace-Lorraine qu’on vous a prise il y a plus de 100 ans ! » rétorque Faucher de Saint-Maurice.

Leçon de géopolitique

 

Chapleau est reçu par Jules Ferry et Léon Gambetta, comme le rapporte Le Temps dans son édition du 21 août 1881 : « Le président du Conseil et le président de la Chambre ont fait le meilleur accueil au premier ministre de cette France américaine qui conserve avec tant de persévérance la langue et le culte de l’ancienne mère patrie, avec laquelle tout fait espérer que ses relations commerciales, industrielles et intellectuelles deviendront de plus en plus étroites et fréquentes. »

Le quotidien profite de cette tournée pour donner une leçon de géopolitique à ses abonnés. Il rappelle d’abord que le Québec appartient depuis 14 ans à la Confédération canadienne « qui forme elle-même un État entièrement autonome — on pourrait presque dire indépendant — sous la haute suzeraineté de l’Angleterre ». La notion d’indépendance apparaît ainsi quelque peu élastique pour le quotidien.

Toujours selon Le Temps, la langue française serait employée « exclusivement » au Québec, dans la plupart des écoles primaires, et en concurrence avec l’anglais dans les cours de justice et lors des débats parlementaires. « M. Chapleau, qui est un des orateurs des plus remarquables du Canada, s’exprime le plus souvent en français dans les discussions du Parlement de Québec. »

Des données du recensement de 1881 sont présentées sous forme de tableau dans une colonne du Temps. Un fait notable apparaît d’emblée : « Le nombre des Canadiens de race française […] et d’Acadiens français […] serait certainement plus considérable sans la déperdition que cause annuellement une émigration assez forte vers les régions plus méridionales des États-Unis d’Amérique. »

Le dernier Huron

 

Le drame autochtone doit servir d’avertissement pour les Canadiens français. « C’est M. de Saint-Maurice qui nous disait que le dernier Huron de race pure […] est curé d’une petite paroisse des environs de Québec et s’appelle Vincent. Avec lui mourra le dernier Huron », lit-on dans Le Temps du 30 septembre 1881. Conteur et forcément un peu menteur, Faucher de Saint-Maurice prend volontiers des libertés avec la vérité.

La situation de ceux que l’on appelle aujourd’hui les Mohawks est à peine meilleure, précise le quotidien, qui qualifie cette nation de « race conquérante et terrible qui fit trembler cette terre pendant si longtemps ». À en croire l’imprimé français, il n’en resterait plus qu’une soixantaine à Kahnawake, en périphérie de Montréal. « Les derniers Iroquois, destinés à disparaître, fabriquent là des éventails ornés de poils d’élan, de menus objets qu’ils viennent vendre à Montréal. Peuple qui s’en va ! Race plus qu’à demi éteinte ! » Voit-on bien quand on regarde de si loin ?

L’avenir linguistique du Canada français est tout de même plus assuré, explique le correspondant anonyme du Temps : « Le français n’a jamais cessé d’être la langue de chez nous pour les Canadiens, et à notre Marseillaise nationale le Canada répond par son hymne patriotique : Claire Fontaine, qui est toujours jeune et printanier, un vieil air populaire français. Bon vent, bonne mer à nos hôtes canadiens ! »



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