L’Agence universitaire de la Francophonie célèbre son 60e anniversaire

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
Fondée à Montréal en 1961, l'AUF demeure à ce jour l’une des principales agences internationales dont le siège social est situé dans la province.
Image: Getty Images Fondée à Montréal en 1961, l'AUF demeure à ce jour l’une des principales agences internationales dont le siège social est situé dans la province.

Ce texte fait partie du cahier spécial Les 60 ans de l'AUF

L’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) a une relation très particulière avec le Québec, puisque c’est à Montréal qu’elle fut fondée il y a de cela 60 ans, dans le but d’instituer un lien de coopération entre les universités de langue française à travers le monde. Elle demeure d’ailleurs à ce jour l’une des principales agences internationales dont le siège social est situé dans la province. Retour sur ce grand parcours.

L'origine de l’AUF découle de la personnalité tout à fait hors norme d’un journaliste du Devoir, Jean-Marc Léger. Dès 1953, ce diplômé de Science Po à Paris avait tenté de convaincre le gouvernement français de créer un genre de Commonwealth français, une union culturelle française.

En 1958, avec son vieil ami André Bachand, directeur des relations extérieures de l’Université de Montréal, il prend sur lui de jeter les bases d’une version française de l’Association des universités du Commonwealth. Ils reçoivent vite d’importants appuis de la part de monseigneur Irénée Lussier, recteur de l’Université de Montréal, de Lucien Paye, recteur de l’Université de Dakar et futur ministre de l’Éducation nationale en France, et de Paul-Gérin Lajoie, ministre de la Jeunesse (il n’y a pas encore de ministère de l’Éducation au Québec à l’époque).

En 1961, tout est en place et 160 délégués issus de 37 établissements se présentent le 8 septembre à l’Université de Montréal pour six jours de discussions. Le Marocain Mohammed El Fasi, recteur de l’Université Mohammed V de Rabat, propose que les statuts de l’organisme fassent une place aux universités « partiellement » de langue française, comme la sienne, qui enseigne en arabe et en français. À la séance de clôture le mercredi 13, 33 universités adhèrent à l’organisme sur-le-champ, les statuts sont votés, le conseil d’administration est élu et Jean-Marc Léger est nommé secrétaire général — un poste qu’il occupera jusqu’en 1978.

Comme on s’embarrassait beaucoup moins de déontologie journalistique à l’époque, le journaliste et secrétaire général Léger cumulait également le poste de premier directeur du nouvel Office de la langue française. Puis, en 1970, rebelote : à la création de l’Agence de coopération culturelle et technique (ancêtre de l’OIF), il cumulera à nouveau les deux secrétariats généraux.

De l’AUPELF à l’AUF

À l’époque, l’AUF s’appelle AUPELF, pour « Association des universités partiellement ou entièrement de langue française ». Il s’agit d’une organisation modeste qui vivote des cotisations de ses membres. On n’imagine pas encore qu’elle comptera 10 bureaux régionaux de Hanoï à Dakar, quatre instituts spécialisés et 36 campus numériques.

L’AUPELF réussit tout de même à doubler de taille tous les dix ans, passant à 86 membres en 1971 et à 163 en 1981. En 1965, elle ouvre déjà un premier bureau régional à Paris, puis un second en Afrique de l’Ouest en 1974. Des 1967, elle crée le Fonds international de coopération interuniversitaire, qui vise à encourager la collaboration au-delà des séminaires et colloques.

Dans les années 1970, l’association commence à évoluer vers autre chose. Dans la foulée de mai 1968, le système universitaire français s’est réorganisé, passant de 18 à 70 établissements, qui voudront tous adhérer à l’AUPELF. En 1972, l’Université Laval accueille la première rencontre mondiale des départements d’études françaises — plus de 200. Devant ce succès, l’AUPELF crée une catégorie de membres associés. En 1981, ils seront 315.

La colossale métamorphose de l’AUPELF survient à la fin des années 1980. Au sommet de Québec, les chefs d’État réclament la création d’une « université des échanges », aussi appelée Université des réseaux de langue française, et qui vise à stimuler la coopération. L’AUPELF devient alors l’AUPELF-UREF.

Au sommet suivant, à Dakar, en 1989, l’association accède au statut d’opérateur du sommet des chefs d’État. En pratique, elle accède ainsi au statut d’agence multilatérale, assorti de contributions financières des États participants.

Pendant les dix années suivantes, le personnel et les programmes se multiplient. En 1998, l’AUPELF-UREF, forte de 210 universités membres, prend le nom d’Agence universitaire de la Francophonie.

Mais l’année suivante, au sommet de Moncton, les chefs d’État s’inquiètent devant les résultats insuffisants de l’Agence et réclament des changements. La réforme mettra deux ans à se concrétiser, mais dès 2000, on ouvre les deux premiers campus numériques francophones : à Yaoundé, au Cameroun, et à Port-au-Prince, en Haïti.

En 2001, après de nombreuses tractations, les nouveaux statuts de l’AUF viennent asseoir sa nature hybride : les États ont leur représentation au conseil d’administration, mais les universités y ont la majorité et contrôlent les autres instances.

L’autre évolution sera l’importance croissante des établissements en dehors des pays francophones, qui comptent pour la moitié des pays, mais 20 % des établissements membres. En 2013, on tiendra même la première assemblée générale quadriennale dans un pays non francophone, à São Paulo, au Brésil.

Un rôle de révélateur

 

L’arrivée de Slim Khalbous au rectorat en 2019 signale une nouvelle transformation. Constatant que le siège social montréalais menaçait de devenir une coquille vide, il y rapatrie trois des sept bureaux centraux (Services juridique, Numérique et Ressources humaines), en plus d’y créer un vice-rectorat permanent.

Puis en 2020, ce premier recteur africain — professeur universitaire et ex-ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique de Tunisie — lance une très vaste enquête mondiale avec l’objectif affirmé de forcer la capacité d’écoute de l’Agence, pour la rapprocher davantage des besoins exprimés sur le terrain. Les résultats sont diffusés lors du 60e anniversaire de l’AUF, avec le dévoilement du premier livre blanc sur la francophonie scientifique, puis débattus lors de la tenue des Premières Assises de la francophone scientifique.

« Il faut qu’on réussisse deux choses : être mieux à l’écoute des besoins et mieux mobiliser les autorités publiques. Et les deux vont de pair », explique le recteur, pour qui le nouveau slogan de l’AUF — « Révélateur du génie de la francophonie scientifique dans le monde » — résume tout le programme.

« Lors de la Semaine de la francophonie scientifique à Bucarest, 30 ministres ont signé notre manifeste. La prochaine étape sera d’ouvrir des bureaux nationaux pour mieux asseoir notre action. L’AUF doit servir ses bénéficiaires, qui sont les étudiants, les professeurs, les établissements, mais son action doit mieux cadrer dans les priorités nationales, pour que nos programmes soient pérennes et que la francophonie scientifique prenne sa place. »

Tour des célébrations

Pour célébrer le 60e anniversaire de l’AUF, le recteur Slim Khalbous ne voulait surtout pas du ronron habituel des assemblées générales quadriennales. « J’ai dit à mon équipe qu’on profiterait de Bucarest pour dévoiler les résultats de notre première grande enquête mondiale dans un livre blanc et qu’on en débattrait dans des assises. Deux autres premières ! Et j’ai demandé qu’on en profite pour organiser la même semaine une conférence des ministres francophones de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, qui a réuni 30 ministres titulaires, qui se sont engagés pour un Manifeste de la francophonie scientifique. Et je lève mon chapeau à tout le personnel pour avoir relevé le défi. » D’autant plus que les célébrations ne s’arrêtaient pas là. Outre la 5e édition du prix El Fasi, qui couronne le travail d’une personnalité marquante, l’AUF a dévoilé les quatre lauréats d’un tout nouveau concours, 60 secondes pour convaincre, organisé avec TV5 Monde, France Médias Monde et L’Orient-Le Jour. En parallèle, les 10 bureaux régionaux de l’AUF ont organisé 65 colloques et activités spéciales pour souligner l’anniversaire, dont le dévoilement de quatre vidéos « 60 visages de la Francophonie » présentant des témoignages de personnalités de divers horizons. Pour l’occasion, on a également projeté une chorale virtuelle réunissant 10 choeurs universitaires du Chili au Vietnam, en passant par l’Arménie et Madagascar, qui ont chanté en communion un hymne dédié à l’AUF.

 

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