Incursion dans une salle de classe de l’Institut Philippe-Pinel

L'enseignante Marie-José dans sa salle de classe
Photo: Anne-Marie Provost Le Devoir L'enseignante Marie-José dans sa salle de classe

Assis à un pupitre à l’avant de la salle de classe, un adolescent de 16 ans est penché sur un cahier. Un crayon à la main, des sangles détachées aux poignets, il résout des opérations mathématiques. Son enseignante Marie-Josée, assise à côté, lui explique patiemment les divisions. L’ambiance est studieuse. Difficile de croire que, récemment, il était attaché à une chaise à l’étage dans l’unité destinée aux adolescents de l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel, à Montréal.

« C’est sa première journée de retour en classe. Dans les deux dernières semaines, je montais le voir une dizaine de minutes en haut parce qu’il était sur une chaise fixe avec des menottes », explique l’enseignante. Le jeune homme raconte que « ça va moyen » ces derniers temps, ce qui perturbe son cheminement en plus des confinements causés par la pandémie. Et il n’aime pas trop l’école, confesse-t-il.

Tous les jours de la semaine, Marie-Josée et son collègue Marc-André viennent enseigner à une dizaine d’adolescents, qui sont répartis en deux classes dans une aile sécurisée du bâtiment. Le Devoir y a obtenu accès le temps d’un avant-midi, à condition de ne dévoiler aucun détail permettant d’identifier les jeunes. Lors de notre passage, trois d’entre eux sont présents et un autre descendra plus tard.

« Ce n’est pas un matin normal, lance Marc-André. Nous avons moins de jeunes que d’habitude ». Une « situation » est survenue dans l’unité il y a deux jours, et plusieurs sont restés à l’étage. « C’est la réalité de notre milieu », dit-il simplement.

Assis au fond de la classe, un adolescent est plongé dans la lecture d’un roman qu’il a presque terminé. Il devra ensuite en faire une présentation. Un autre est assis sur une chaise devant un ordinateur pour réviser des exercices en anglais, en vue d’un examen à venir. « J’espère obtenir mon diplôme d’études secondaires », confie-t-il, en ajoutant qu’il aime apprendre. Il veut étudier en sciences de la nature. L’adolescent de 17 ans est à Pinel depuis plusieurs mois et il ne sait pas quand il sortira.

Photo: Anne-Marie Provost Le Devoir Marc-André et Marie-José

« Lui, c’est réaliste qu’il puisse compléter sa 5e secondaire s’il reste un petit bout avec nous et si ses autres problèmes ne refont pas surface », glisse Marc-André. Mais c’est plus l’exception que la règle. D’autres adolescents sont plutôt à un niveau de deuxième ou cinquième année du primaire.

Officiellement, les deux salles de classe entre les murs de Pinel sont considérées comme une école faisant partie du Centre de services scolaire de la Pointe-de-l’Île, et le programme du ministère y est suivi. Mais, ici, l’objectif n’est pas d’avoir un diplôme à tout prix. « On travaille beaucoup sur l’estime de soi. Ces jeunes-là ont des histoires d’humiliation à l’école et des échecs successifs. On part d’où ils sont », raconte Marie-Josée, qui y enseigne depuis cinq ans.

« Toujours s’adapter »

Marc-André, 31 ans, en est quant à lui à sa première année après avoir enseigné dans des classes ordinaires à Saint-Léonard et à l’hôpital Rivière-des-Prairies. « Les plus grosses différences avec le régulier sont les menaces et la violence physique. Quand tu arrives, ça fesse », lance-t-il.

À la rentrée scolaire, un jeune a lancé un bureau sur le mur, tellement fort qu’il s’est brisé. Quatre agents ont été nécessaires pour le maîtriser et l’amener à l’étage, pendant qu’il enchaînait insultes et menaces. « Mais, au-delà de ça, j’aime le côté individuel », tempère Marc-André. Les groupes sont petits, l’enseignement est plus personnalisé et les enseignants ont le temps de créer des liens plus profonds.

« Des fois, quand tu sais ce qu’ils ont fait, ça peut sonner. Il y en a qui ont tué du monde, il y a de tout ici, renchérit Marie-Josée. Mais il n’y a pas juste ce côté-là à une personne ». Il y a une « grande dualité entre le jeune devant nous dans la classe et ce qu’il a fait », confirme son collègue. Mais il y a plein de beaux moments, dit-il. « Ce ne sont pas des monstres », enchaîne Marie-Josée.

En classe, les enseignants s’activent à bâtir des ponts avec des adolescents parfois profondément méfiants. « Quand il y a un lien, on peut commencer à travailler, affirme Marie-Josée. Ça peut être très long, ça peut prendre quatre ou cinq mois. »

Ils doivent également s’ajuster aux changements d’humeur. « Ici, il faut tout le temps s’adapter. L’après-midi, on peut avoir une classe à l’ambiance complètement différente. On ne sait jamais », dit-elle. « Ici, c’est rare que tout se passe bien, ajoute son collègue avec un sourire. C’est une dynamique complètement différente, tu les prends où ils sont. »

Au fond de la salle de classe, un intervenant spécialisé en pacification et en sécurité (ISPS) se fond dans le décor, habillé en civil. Il échange quelques blagues avec un sociothérapeute. Ils sont là en appui lorsqu’il y a des problèmes de comportement. « Si un jeune ne veut pas travailler, on peut utiliser des moyens pour l’aider, explique le sociothérapeute. S’il ne travaille toujours pas, on l’invite gentiment à retourner sur l’unité. » Les « retraits de classe » arrivent fréquemment, mais les interventions physiques sont plus rares ; il y en a eu une seule depuis le début de l’année.

Flexibilité cruciale

 

À Pinel, enseigner d’une façon traditionnelle et avec une planification bien précise ne tiendrait pas la route. Les deux enseignants circulent plutôt d’un bureau à l’autre et enseignent à chacun des jeunes, qui peuvent choisir quoi étudier. « Certains veulent faire juste des maths pour un mois et ensuite changer, d’autres veulent changer de matière toutes les heures. On peut se permettre d’être flexible, nous nous ajustons à eux pour qu’ils vivent des réussites », explique Marc-André.

S’ils sont à Pinel, c’est que leur vie est une montagne russe en descendant. Juste de semer des petites graines, on ne sait jamais où ça va les mener.

 

Autrement, les salles de classe ont un air de normalité avec des tables en rangées droites qui font face à un bureau massif, avec au mur des bibliothèques remplies de livres, de dictionnaires, de classeurs et de jeux divers. Sur les étagères se succèdent des Harry Potter, des bandes dessinées, quelques livres de Stephen King, la collection Artemis Fowl et quelques classiques de la littérature française. « Des fois, il y a des livres qu’on ne peut pas acheter ici, glisse Marie-Josée. Une fois, le psychiatre nous avait dit de ne pas mettre de Patrick Sénécal. » « Je ne suis pas trop pour la censure, ajoute-t-elle, mais il y a un enjeu de santé mentale. Des jeunes peuvent comprendre ce qu’ils veulent quand ils lisent des livres. » 

Avant leur arrivée en classe, les enseignants s’informent de l’état des adolescents. Ils font ensuite de leur mieux pour leur inculquer quelques notions. Pour Marc-André, tout l’intérêt de son travail est dans les petites victoires. Il raconte qu’au début de l’année, un jeune sceptique qui ne s’intéressait pas à l’école s’est présenté en classe. « Hier, il faisait des choses qu’il n’avait jamais réussies de sa vie et il était fier. C’est ça qui fait que j’aime ma job », lance-t-il.

« Ils n’ont pas vécu beaucoup de réussites dans leur vie. S’ils sont à Pinel, c’est que leur vie est une montagne russe en descendant, dit-il. Juste de semer des petites graines, on ne sait jamais où ça va les mener ».

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