La coroner recommande à Québec de reconnaître le racisme systémique

Pour éviter qu’une situation comme celle vécue par Joyce Echaquan se reproduise, la coroner recommande «que le gouvernement québécois reconnaisse l’existence du racisme systémique au sein de nos institutions et prenne l’engagement de contribuer à son élimination.»
Photo: Paul Chiasson Archives La Presse canadienne Pour éviter qu’une situation comme celle vécue par Joyce Echaquan se reproduise, la coroner recommande «que le gouvernement québécois reconnaisse l’existence du racisme systémique au sein de nos institutions et prenne l’engagement de contribuer à son élimination.»

La coroner qui a enquêté sur la mort de Joyce Echaquan conclut que « le racisme et les préjugés » auxquels la femme atikamekw a fait face à l’hôpital de Joliette « ont certainement été contributifs » au drame. Tout en haut de sa liste de recommandations, elle inscrit donc la nécessité de reconnaître « l’existence du racisme systémique au sein de nos institutions » québécoises.

Dans le rapport qu’elle a déposé vendredi, la coroner Géhane Kamel insiste sur les répercussions funestes qu’ont eues les préjugés des soignants qui ont étiqueté — à tort — Mme Echaquan comme une narcodépendante. « Sur la base de ce préjugé, il en découle que ses appels à l’aide ne seront malheureusement pas pris au sérieux », relève-t-elle.

Pour cette raison, elle conclut que la mort de Mme Echaquan était « accidentelle » : qu’elle découle non seulement des conséquences d’un œdème pulmonaire, mais aussi des « manœuvres possiblement délétères » et du « racisme et [des] préjugés » auxquels la patiente a fait face au Centre hospitalier de Lanaudière, couramment appelé hôpital de Joliette.

« Dans le cas de Mme Echaquan, si cela n’avait pas été de la captation vidéo, il y a fort à parier que cet événement n’aurait jamais été porté à l’attention du public », écrit la coroner qui a constaté plusieurs manquements dans le travail du personnel soignant. « Lorsque le système se replie défensivement sur lui-même, c’est la définition même du racisme systémique », ajoute-t-elle.

Dans un passage où elle rappelle que le débat sur le racisme systémique a fait son chemin jusqu’à l’Assemblée nationale, Me Kamel écrit qu’« il est désormais inacceptable que de larges pans de notre société nient une réalité aussi bien documentée ».

Lorsque le système se replie défensivement sur lui-même, c’est la définition même du racisme systémique. […] Il est désormais inacceptable que de larges pans de notre société nient une réalité aussi bien documentée.

 

« Des efforts [vers la réconciliation] sont d’autant plus nécessaires que les conclusions de cette enquête indiquent que Mme Echaquan a bel et bien été ostracisée, que son décès est directement relié aux soins obtenus lors de son hospitalisation en septembre 2020 et que sa mort aurait pu être évitée. »

« Le courage des mots visant à pacifier nos rapports à l’autre est crucial », affirme la coroner.

Pour éviter qu’une situation comme celle vécue par Mme Echaquan se reproduise, elle recommande en premier lieu « que le gouvernement québécois reconnaisse l’existence du racisme systémique au sein de nos institutions et prenne l’engagement de contribuer à son élimination ».

Des préjugés du début à la fin

Le rapport de Me Kamel met par ailleurs en lumière la série de préjugés qui ont guidé les actions de soignants qui ont reçu Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette. Ces préjugés ont suivi la patiente jusqu’à son décès.

Des témoins civils ont dit avoir entendu le personnel soignant exprimer un soulagement après sa mort. « Les Indiennes, elles aiment ça se plaindre pour rien, se faire fourrer, pis avoir des enfants. Pis c’est nous autres qui payons pour ça. Enfin, elle est morte », ont entendu ces témoins.

Dès le lendemain de l’admission à l’hôpital de Mme Echaquan, le 27 septembre, un gastro-entérologue a évoqué « un possible sevrage aux narcotiques et au cannabis sans qu’une réelle consommation précédant l’épisode puisse être démontrée ». Cette « étiquette de narcodépendance » — aussi accolée à tort à d’autres Autochtones dans le réseau de la santé — a guidé « les actions du personnel soignant jusqu’à son décès ».

« Le personnel médical a même évoqué un sevrage alcoolique, ce qui est une information erronée, souligne la coroner. La preuve entendue en cours d’audience a par ailleurs démontré que Mme Echaquan ne consomme que les narcotiques dûment prescrits et dont la quantité est insuffisante pour créer une dépendance », écrit-elle.

D’ailleurs, « aucun médecin ni membre du personnel du CISSS de Lanaudière [n’a] été en mesure de nous indiquer sur quoi reposait ce diagnostic de narcodépendance de Mme Echaquan », ajoute la coroner.

La coroner note également que la patiente atikamekw semblait être mal à l’aise d’être soulagée avec de la morphine. « [Elle] reprochait aux intervenants du système de santé de ne jamais régler ses douleurs et de simplement la retourner à la maison avec des analgésiques », écrit-elle, non sans rappeler des témoignages recueillis dans le cadre d’une enquête du Devoir.

À Joliette, Mme Echaquan a « reçu l’étiquette de patiente difficile » et a fait les frais du « manque d’humanité de certaines préposées et infirmières ». Selon un témoin, des soignantes ont lancé : « Elle s’est jetée à terre, tu sais bien » lorsque la patiente a fait une chute.

Une résidente en gastro-entérologie a aussi jugé que Mme Echaquan n’était pas crédible et qu’elle était « narcodépendante », selon son conjoint, « alors qu’elle ne lui [avait] pas parlé ». Cette même résidente a noté que Mme Echaquan était « calme » et « difficilement éveillable » alors qu’elle était en « coma avancé », à quelques minutes de la mort. Elle a ignoré les demandes d’aide de la fille de la patiente, qu’elle a interprétées comme des « menaces ».

Une autre médecin, responsable des hospitalisations, a prescrit une contention physique et chimique (avec un antipsychotique) à la patiente atikamekw en disant vouloir « la calmer comme il le faut », selon un témoin. La médecin a « entériné le jugement porté par ses collègues et cautionné un diagnostic de sevrage qui n’est pourtant [appuyé] par aucune évidence », écrit la coroner. Pire : Mme Echaquan s’est retrouvée « clouée contre sa civière sans possibilité de se redresser, un geste naturel lorsqu’il y a accumulation d’eau sur les poumons », lit-on dans le rapport.

À la lumière des témoignages, Me Kamel recommande au Collège des médecins de « revoir la qualité des actes médicaux » de cette résidente et de cette médecin.

Une stagiaire avec quatre mois d’expérience

Le matin de sa mort, Joyce Echaquan était sous la responsabilité d’une candidate à l’exercice de la profession infirmière (CEPI), une stagiaire comptant « un peu moins de quatre mois d’expérience ».

Dans les minutes précédant le décès de Mme Echaquan, elle a « été laissée à elle-même », note la coroner. Elle qualifie de « tout simplement pas crédible » la version des faits de la médecin qui dit s’être déplacée au premier appel pour aider la stagiaire, puisque « plusieurs témoins ont entendu les appels répétés de la CEPI au microphone pour de l’assistance médicale ».

C’est aussi à la CEPI et à des préposées, trop occupées, qu’a été confiée la tâche d’effectuer une surveillance étroite de Mme Echaquan lorsqu’elle était sous contention.

« À aucun moment on n’a offert de mesures alternatives pour soulager les craintes de Mme Echaquan. […] Jamais cette idée d’un accompagnement culturel n’a traversé l’esprit d’un quelconque membre de la communauté soignante de l’hôpital, cela malgré la disponibilité et la présence en bonne et due forme d’une agente de liaison autochtone », note Me Kamel. 

Le choix de la contention « n’était certainement pas une solution optimale dans les circonstances », juge la coroner. Au sujet de l’agente de liaison autochtone, elle ajoute : « Force est de reconnaître que ce poste a donné bonne conscience au CISSS, mais [il] n’a définitivement pas été exploité à son plein potentiel. Dans les faits, l’agente de liaison est tout au plus un bibelot placé sur une étagère pour faire joli. »

Le seul fait de ne pas reconnaître avoir de biais est encore plus navrant, car il illustre ce manque de compassion à l’égard d’un être humain.

 

Me Kamel note aussi que le recours aux CEPI — « cette solution [créée] pour faire face à la pénurie de personnel » — a engendré « des risques importants pour les patients séjournant à l’urgence » de l’hôpital de Joliette. « Cette situation était à elle seule annonciatrice de dérapages. » Pour cela, elle recommande à l’Ordre des infirmières de revoir « les pratiques d’intégration des CEPI de niveau collégial dans les urgences des milieux hospitaliers à l’échelle de la province ».

La coroner suggère aussi au CISSS de Lanaudière et au ministère de l’Enseignement supérieur de poser divers gestes pour inclure les réalités autochtones dans la formation et dans les soins.

Elle rappelle par ailleurs que l’infirmière et la préposée aux bénéficiaires qui ont proféré des insultes à l’endroit de Mme Echaquan n’ont jamais admis avoir « un biais raciste ». « Le seul fait de ne pas reconnaître avoir de biais est encore plus navrant, car il illustre ce manque de compassion à l’égard d’un être humain », écrit-elle.

Géhane Kamel a entendu 44 témoins lors des audiences publiques qui ont mené au dépôt de ce rapport.

À voir en vidéo