La délivrance de la Nouvelle-France?

Portraits de Louis Fréchette (à gauche) et d’Octave Crémazie
Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec Portraits de Louis Fréchette (à gauche) et d’Octave Crémazie

En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, Le Devoir lance une série qui remonte aux sources médiatiques de la relation France-Québec, de la guerre de la Conquête à la visite du général de Gaulle, en passant par la tournée de Sarah Bernhardt sur les rives du Saint-Laurent. Troisième texte.

L’empereur des Français — Napoléon III « le Petit », comme l’appelait Victor Hugo — pourra-t-il venir secourir l’ancienne colonie du Canada ? Quelques beaux esprits l’ont pensé à l’apogée de son oncle Napoléon Ier. Ils espèrent encore de la France qui va lui succéder, celle de la Troisième République, bercés par la nostalgie d’un lien colonial perdu. Deux écrivains canadiens, Octave Crémazie et Louis Fréchette, sont à situer dans cette mouvance patriotique pétrie de nostalgies pour la mère patrie.

Après la déconfiture de la guerre franco-prussienne de 1870 et l’écrasement dans le sang des soulèvements populaires de la Commune l’année suivante, il se trouve encore des Canadiens français pour croire en l’avenir d’un lien retrouvé avec la métropole. Jusqu’où cela peut-il aller ?

Dans le journal La France, en date du 26 juillet 1872, on peut lire en tout cas qu’Octave Crémazie, un anti-communard, et Louis Fréchette se trouvent tous deux en France. Ils ont quitté l’Amérique, indique la gazette sans donner de sources, pour venir porter dans l’Ancien Monde une somme considérable. Ils sont envoyés en France lestés d’une souscription « pour la délivrance du territoire français ». Vraiment ?

« Les Canadiens ont chargé deux poètes, MM. Crémazie et Préchette [sic], d’apporter à Paris le montant de la souscription ouverte dans notre ancienne colonie. » La somme, tout à fait considérable, s’élèverait à 21 832 $, note le journal. En dollars de 2021, cela équivaut à peu près à un pouvoir d’achat d’un demi-million. À qui serait allée une somme pareille, dans la mesure où elle a réellement existé ? Cette histoire, capable de flatter des sentiments coloniaux par ailleurs bien réels, apparaît en vérité cousue de fil blanc.

Acclamé chez lui comme un poète patriotique, Crémazie avait tout de même dû fuir en vitesse ses créanciers et la justice. Sa culpabilité dans des affaires de malversation impliquant sa librairie l’avait encouragé à prendre ses jambes à son cou pour éviter de croupir en prison. Il passe en France, sans passeport, et adopte un nom d’emprunt, Jules Fontaine. Sa vie en Europe est celle d’un Canadien errant qui vit d’expédients. De là, il en vient même à penser fuir en Australie, voire au Brésil. C’est sous son identité d’emprunt qu’il meurt en France, le 16 janvier 1879, au Havre.

 

Sa poésie aux lourds accents héroïques aura encouragé un renouveau patriotique. Son éloge du drapeau de Carillon, « bannière au naufrage échappée », est crédité comme l’une des sources de la création du drapeau québécois, adopté officiellement en 1948 seulement. Au point où il peut paraître pour le moins curieux de voir une circonscription électorale qui l’honorait être rebaptisée au nom d’un joueur de hockey en 2018.

Un Français du Nouveau Monde

En 1880, Louis Fréchette est récompensé par un prix de l’Académie française. Polémiste redoutable, ami de Mark Twain, célèbre pour son anticléricalisme autant que pour sa passion du théâtre et de la poésie, Fréchette était animé d’une fougue de conteur doublée d’une admiration sans borne pour Victor Hugo. « C’est la première fois qu’un ouvrage canadien reçoit cette distinction », répète-t-on à l’époque lorsque l’Académie s’intéresse à lui pour son prix Montyon, décerné à onze auteurs en cette année 1880.

Dans le journal Le Temps daté du 3 juin 1880, le lecteur peut lire que « l’Académie a terminé aujourd’hui l’examen des ouvrages proposés par la commission du concours Montyon (littérature) à son examen et à ses suffrages. […] Les ouvrages adoptés par l’Académie sont : Le jardin de Mademoiselle Jeanne, par M. Desbeaux ; De l’instinct et de l’intelligence, par M. Hément ; Les fleurs boréales, poésies, par M. Fréchette (du Canada) ; La Suisse, par M. Gourdault ; Les métamorphoses des insectes, par M. Maurice Gérard. »

À l’Académie, quai de Conti, personne n’avait entendu parler de Louis Fréchette auparavant, raconte Camille Doucet, secrétaire perpétuel de l’institution et lui-même poète. C’est Prosper Blanchemain, écrivain et critique à la prose facile, habitué des activités de l’Académie, qui avait fait connaître son nom aux académiciens l’année précédente.

« Peu d’entre vous, messieurs, connaissent les œuvres de ce poète, de ce Canadien, de ce sauvage, comme il l’écrivait lui-même récemment », affirme Camille Doucet sous la coupole de l’Académie. Et le secrétaire Doucet de déballer devant ses confrères le curriculum de cet écrivain d’outre-Atlantique. « Jeune encore, M. Louis Fréchette, tour à tour avocat et journaliste, eut en dernier lieu, pendant cinq ans, l’honneur de représenter le comté et la ville de Lévis au parlement fédéral. Il n’appartient plus aujourd’hui qu’à la littérature, et, pendant que ses vers nous apprenaient à le connaître, un grand drame de sa composition obtenait, il y a aujourd’hui deux mois, un succès retentissant sur le théâtre français de Montréal. C’est en français, messieurs, qu’on écrit, qu’on parle et qu’on pense dans ce pays jadis français, que nous aimons et qui nous aime. »

Si bien que « la fraternité suffisait » pour que les poésies canadiennes de Fréchette « fussent admises à concourir, mais non pour qu’elles fussent couronnées », rapporte Le Figaro en date du 6 août 1880. Or, elles sont aussi couronnées. « Elles le sont en première ligne, ayant mérité de l’être, et sans que la faveur soit pour rien dans cette juste récompense. M. Fréchette n’aura pris ici la place ni les lauriers de personne. » Et le journal de citer un des poèmes de Fréchette où l’amour de la vieille colonie pour sa mère patrie s’expose :

« Chez nous, un sentiment qui ne saurait périr,

C’est l’amour du vieux sol qu’à bénir on s’obstine,

Du vieux sol poétique où chanta Lamartine,

Sol maternel, pour qui nous voudrions mourir. »

Fréchette a beau être présenté comme Canadien, l’Académie considère qu’il n’est pas étranger du tout, mais plutôt le produit d’une continuité culturelle. « Il faut féliciter l’Académie de n’avoir pas considéré comme étranger un Canadien », diront les commentateurs.

Cependant, en principe, Fréchette n’aurait pas dû pouvoir être pris en considération par l’Académie. En effet, le testament du fondateur des prix Montyon exclut les étrangers du concours. Il n’est retenu qu’une idée pour que cette objection soit déclassée : « Comme l’a écrit M. Camille Doucet, secrétaire de l’Académie, les fils du Canada ne sont pas des étrangers pour la France. Des liens anciens nous unissent, et, loin de les détendre, le temps, au contraire, n’a fait que les resserrer encore. »

Ce mouvement de sympathie va dans le sens de ce que Louis Fréchette autant qu’Octave Crémazie espéraient, c’est-à-dire une reconquête de l’Amérique septentrionale, du moins à titre moral, par la France.

Fréchette a fait le voyage pour voir cette reconnaissance française lui être accordée. Lors des discours qui le concernent, les Académiciens fixent la galerie où le Canadien que personne ne connaît trop est censé les observer.

Au Québec, en 1880, dans la foulée de ce prix qui l’honore, on célèbre Louis Fréchette à l’occasion des célébrations de la fête nationale, le 24 juin. Fréchette est coiffé plus que jamais du titre de « poète national ». Ce statut lui confère une position à part dans un monde des lettres clairsemé.

Avec une pointe d’ironie, le journal français Le Temps traduit une dépêche venue de l’agence Free Press d’Ottawa.« Nous reproduisons textuellement et sans commentaire », précise Le Temps, en donnant à lire le texte canadien suivant : « Les œuvres poétiques de M. L. H. Fréchette ont été couronnées par l’Académie française. C’est le premier Canadien qui ait mérité un tel témoignage. À l’exception de Victor Hugo, M. Fréchette l’emporte sur tous les poètes français de notre époque. »

Fréchette ne jurait que par Victor Hugo. À Paris, il tenta de lui rendre visite chez lui. L’écrivain s’y trouvait très sollicité. On faisait antichambre dans l’espoir d’être reçu un moment par l’homme de lettres. Croyant avoir affaire à un gueux en la personne de Louis Fréchette, Victor Hugo, raconte-t-on, lui tendit d’abord, en l’apercevant, une piécette.

 
 

Quelques précisions ont été apportées au deuxième paragraphe de ce texte après sa publication initiale.



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