Cérémonie sobre et émouvante à Joliette en mémoire de Joyce Echaquan

Une vigile organisée mardi soir à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une vigile organisée mardi soir à Montréal.

Deux commémorations tout en sobriété et en émotions ont honoré mardi la mémoire de celle qui représente maintenant le racisme envers les patients autochtones.

« Je n’ai pas envie de vous parler aujourd’hui, j’aurais envie de hurler. » C’est par ces mots que, courageusement, Marie-Wassianna Echaquan Dubé, la fille de Joyce Echaquan, s’est adressée aux invités venus commémorer la mort tragique de sa mère survenue il y a un an au centre hospitalier de Lanaudière.

« Le manque est tellement grand, le vide, tellement cruel, sa fin était tellement injuste », a ajouté Solange Dubé, qui lisait les mots écrits par Marie, assise, la tête baissée, à côté de l’estrade installée devant l’hôpital pour l’occasion. Je n’ai pas envie d’être ici. Je voudrais être en famille, je voudrais que ma mère soit encore avec nous. Je voudrais ne pas avoir peur. Je voudrais la paix. »

La jeune femme, qui, il y a un an, caressait doucement les cheveux de sa mère alors que celle-ci s’éteignait dans une chambre d’hôpital, a depuis surmonté des épreuves, dont la difficile enquête du coroner qui a détaillé dans les moindres détails la mort de sa mère.

« Ma mère m’a légué une guerre et sa voix pour la mener. Mais ce que je voudrais vraiment aujourd’hui, c’est le sourire de ma maman. »

Son père, Carol Dubé, a tenu à livrer son message lui-même à la centaine de personnes réunies devant l’hôpital. Un message d’amour et d’espoir, empreint de tristesse et d’incompréhension. « Les mots n’arrivent pas à décrire l’état dans lequel nous sommes depuis quelques jours. Cette date est la plus triste qui soit. Nous devons tous nous rappeler ce que nous avons vu ici à pareille date l’an dernier. »

Sanglotant, parlant péniblement, l’homme a raconté comment les événements ont « bouleversé » leur vie, laissant dans le deuil sept enfants. « C’est grâce à des gens comme vous, qui refusent d’oublier, que d’autres peuvent se tenir debout et se relever après des moments difficiles. »

Il a rendu hommage à sa fille, qui a accompagné Joyce Echaquan dans les derniers moments de sa vie, alertée par la vidéo que sa mère avait faite. Elle avait elle-même filmé le dernier souffle de sa mère, dans une vidéo présentée à l’enquête du coroner et frappée d’une ordonnance de non-publication.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le conjoint de Joyce Echaquan, Carol Dubé, et leur fille Marie-Wassianna Echaquan Dubé, à la cérémonie devant l’hôpital de Joliette

« Merci à ma fille pour son courage, merci d’avoir pris cette vidéo qui essayait dans le calme de réveiller sa maman. »

Carol Dubé espère « donner un sens » à la mort de sa femme. « Il faut que l’ignorance laisse place à la réconciliation », a-t-il soutenu avec émotion. Il se dit par ailleurs « rempli d’espoir », car il entend les voix s’élever contre le racisme systémique.

Plus tôt, mardi matin, Carol Dubé et sa fille ont tenu à se rendre dans la chambre même où Mme Echaquan est décédée. C’était un « besoin essentiel », mais un exercice « extrêmement difficile émotionnellement » qui a « rouvert des plaies » pour la famille, a relaté Solange Dubé au nom de la famille.

Cette dernière a fait part d’un message de la famille en lançant un appel à tous. « Ils ont beaucoup entendu, ces derniers jours, ces derniers mois, qu’il y avait des ponts à construire entre nos nations. La famille vous dit ceci : les ponts ont été construits depuis longtemps. Ce ne sont pas les ponts qu’il faut reconstruire, ce sont les murs qui se sont construits entre nos nations qu’il faut faire tomber. […] ce n’est pas qu’à la famille à travailler et à souffrir [pour] les faire tomber, c’est ensemble [qu’on doit le faire]. »

Racisme systémique

Des tambours, des chants et des discours en langue atikamekw ont rythmé la cérémonie qui s’est déroulée en soirée à Montréal. Les orateurs sont revenus à maintes reprises dans leurs discours respectifs sur la nécessité pour le gouvernement de reconnaître le racisme systémique.

« Nos yeux se sont ouverts sur ce que plusieurs vivent depuis longtemps », a récité poétiquement la sénatrice Michèle Audette, place Émilie-Gamelin. « Maintenant, il faut lever le voile de l’aveuglement. »

Ne pas admettre le racisme systémique « perpétue cette vision négative que la population peut avoir sur les Premières Nations », a plaidé le grand chef de la nation atikamekw, Constant Awashish.

Devant la foule de plusieurs centaines de personnes, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, a exhorté le public à maintenir la pression sur le gouvernement. « C’est nous qui allons créer, qui allons transformer cette vague humaine de solidarité vers un virage incontournable en politique. Je vous supplie aujourd’hui de maintenir la cadence. »

L’avocat de la famille, Patrick Ménard, a aussi pris la parole pour critiquer la décision de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec de radier pour un an l’infirmière qui a insulté Joyce Echaquan (voir encadré). Le verdict « ne va pas assez loin », a-t-il condamné avant d’annoncer des recours « tant au niveau judiciaire que politique dans les prochaines semaines ».

Après la cérémonie de Joliette, en début d’après-midi, deux ministres du gouvernement Legault se sont adressés aux médias dans une courte déclaration. « On est ici, M. Lafrenière et moi, pour témoigner de notre soutien à la famille de Joyce Echaquan, a affirmé la vice-première ministre, Geneviève Guilbault. On est ici au nom de notre gouvernement — je me permets de dire : au nom de toute l’Assemblée nationale, je pense que tous les élus veulent témoigner de leur solidarité — et au nom, aussi, de notre nation québécoise. »

Le ministre des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, a de son côté invité la population québécoise à ne pas oublier Joyce Echaquan. « La présence de la vice-première ministre envoie un message très fort quant à ce devoir de mémoire qu’on a collectivement au Québec. On doit travailler ensemble pour s’assurer qu’il n’y a plus de tragédies [semblables] qui se produisent […]. »

Ils n’ont toutefois pas répondu aux questions des journalistes qui demandaient s’ils allaient reconsidérer leur position au sujet du racisme systémique et l’adoption du Principe de Joyce, un ensemble de recommandations faites par la nation atikamekw pour permettre un accès aux soins sécuritaire pour tous les Autochtones.

Avec Jean-Louis Bordeleau



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