Incursion dans une «madrasa» de Peshawar

Dans les classes réparties sur plusieurs étages autour d’une cour intérieure, les élèves de la «madrasa» Jamia Usmania — qui accueille des garçons dont l’âge va de huit ans à la vingtaine — suivent, collés les uns aux autres, les enseignements de leurs professeurs.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Dans les classes réparties sur plusieurs étages autour d’une cour intérieure, les élèves de la «madrasa» Jamia Usmania — qui accueille des garçons dont l’âge va de huit ans à la vingtaine — suivent, collés les uns aux autres, les enseignements de leurs professeurs.

Des centaines de garçons, assis au sol, topis blancs sur la tête, révisent silencieusement leurs leçons. Sous leurs tables de travail, des livres sont empilés les uns sur les autres — des manuels de mathématiques, de sciences, d’anglais et d’interprétation du Coran. « Nos 11 000 élèves reçoivent une éducation moderne en plus des enseignements sur le Coran », indique Mohammad Arsalam, un mufti (interprète de la loi islamique) qui dirige la madrasa Jamia Usmania, fondée en 2002 en banlieue de Peshawar, au Pakistan.

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, les yeux du monde entier étaient rivés sur ces écoles coraniques pakistanaises, qualifiées d’incubateurs de djihadistes. À coups d’attaques par des drones, les États-Unis n’avaient pas tardé à éliminer certaines madrasas jugées problématiques dans des régions tribales près de la frontière pakistano-afghane. Puis, le gouvernement pakistanais s’est lancé dans une vaste réforme de ces écoles plusieurs fois centenaires offrant un enseignement fondé sur l’apprentissage du Coran.

« Ce sont des établissements qui font partie de notre système d’éducation », explique au Devoir le ministre de l’Intérieur du Pakistan, Sheikh Rasheed Ahmad. Lorsque des parents n’ont pas l’argent nécessaire pour envoyer leurs enfants dans des collèges, ils les inscrivent dans des madrasas, où ils sont logés et nourris gratuitement.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir  Mosquée de la «madrasa» Jamia Usmania

Ces établissements ne représentent aucun danger actuellement au Pakistan, assure le ministre. « Le curriculum va être changé dans toutes les madrasas ; les autres matières [autres que le Coran] doivent aussi être enseignées maintenant », indique-t-il, ajoutant que les dirigeants de ces établissements ne représentent pas une force politique au Pakistan. « Les madrasas ne sont dans une position de pouvoir dans aucune province du pays », affirme-t-il.

Le Pakistan compterait plus de 21 000 madrasas. Plusieurs militants ayant perpétré des attaques terroristes au cours des dernières années étaient issus de ces écoles coraniques. Certains établissements sont toujours réfractaires à la réforme gouvernementale, mais, selon Mohammad Arsalam, de la madrasa Jamia Usmania, la vaste majorité d’entre eux auraient emprunté le virage vers un enseignement plus moderne.

« Pour que nos élèves comprennent la religion, ils doivent approfondir leurs connaissances de notre histoire, de notre culture et de l’actualité, fait-il valoir. Ils doivent être ouverts d’esprit. Et si on ne leur enseigne pas l’anglais, comment vont-ils pouvoir convaincre les gens de se convertir à l’islam ? »

Un événement douloureux

Dans les classes réparties sur plusieurs étages autour d’une cour intérieure, les élèves de la madrasa Jamia Usmania — qui accueille des garçons dont l’âge va de huit ans à la vingtaine — suivent, collés les uns aux autres, les enseignements de leurs professeurs. Muhammad Lateef, 22 ans, réside à la madrasadepuis six ans. « Je veux devenir théologien, dit-il. C’est moi qui ai décidé de m’inscrire à l’école coranique. »

Questionné sur les critiques formulées en Occident à l’endroit des madrasas, le jeune homme s’en dit étonné. « Je suis surpris qu’ils n’aiment pas ce qu’on fait ici. Je n’étais pas au courant. Moi, je me concentre sur mes études. »

Bien des élèves ne savent pas ce que sont les attentats du 11 septembre 2001, explique Siragul Hassan, un autre mufti de Jamia Usmania. « C’est un événement douloureux. Nous préférons ne pas nous le rappeler, puisque ça nous rend tristes. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui affirment que les attaques étaient justifiées », mentionne-t-il.

Quelques classes plus loin, Muhammad Talha, 14 ans, suit un cours de mathématiques avec des dizaines d’autres garçons de son âge. « Je veux d’abord devenir un expert de la religion, puis je voudrais devenir médecin », dit-il, sourire aux lèvres. L’adolescent assure ne pas s’ennuyer de sa famille, qu’il peut joindre le soir par téléphone. « J’adore faire de la science ici. »

Guerre froide

Selon Fatima Sajjad, directrice du Centre d’études critiques sur la paix de l’University of Management & Technology d’Islamabad, le radicalisme des madrasas est en grande partie un mythe alimenté par les États-Unis. Ce ne seraient qu’environ 10 % des madrasas, créées dans les années 1980 le long de la frontière pakistano-afghane, qui auraient fourni un entraînement militant à leurs élèves, estime-t-elle.

« La religion a toujours été importante ici, au Pakistan, mais ça n’avait jamais été militant avant l’invasion soviétique de l’Afghanistan », explique la professeure. L’extrémisme islamique — qui a germé dans certaines madrasas comme ailleurs — est essentiellement un produit de la guerre froide, un mal créé par l’Occident, découlant de sa rivalité avec le bloc de l’Est.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Lorsque des parents n’ont pas l’argent nécessaire pour envoyer leurs enfants dans des collèges, ils les inscrivent dans des «madrasas», où ils sont logés et nourris gratuitement.

Lorsque l’Armée rouge a franchi les montagnes de l’Afghanistan, en 1979, le djihad afghan a pris naissance, nourri par le soutien actif des États-Unis. Dans le but de fournir des moudjahidines pour le djihad, des madrasas militantes ont été créées dans les régions tribales, et des combattants venus de pays arabes — essentiellement des prisonniers — ont été sollicités, explique Syed Irfan Ashraf, professeur à l’Université de Peshawar spécialisé dans le terrorisme.

C’est à cette époque qu’Oussama ben Laden et plusieurs de ses acolytes de l’organisation al-Qaïda se sont installés dans des maisons cossues de Peshawar — au vu et au su de tous, États-Unis y compris. « Déjà, à cette époque, le lien entre le militantisme et l’État était très complexe au Pakistan », soutient Syed Irfan Ashraf.

Après le retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan, en 1989, les djihadistes sont passés du statut d’alliés à celui d’ennemis des États-Unis. « Il faut réfléchir aux étiquettes qui sont apposées et aux personnes qui se donnent le droit d’apposer ces étiquettes, fait remarquer Fatima Sajjad. Les mots “extrémistes” ou “radicalisés” sont des termes politiques qui ont été utilisés pour servir une cause politique après les attentats du 11 septembre 2001. »

Une vision que partagent plusieurs étudiants croisés sur le campus de l’Université de Peshawar en cette chaude matinée de septembre. « Les États-Unis se dépeignent comme un pays pacifique, ce qu’ils ne sont pas du tout, affirme Saqib Ali, qui étudie en journalisme. Ils font des attaques terroristes pour maintenir leur suprématie. Et ils nous dépeignent, nous [les Pachtounes], comme des terroristes. »

Toute la région a été déstabilisée par la guerre au terrorisme menée au cours des 20 dernières années, ajoute Izatullah. « Les États-Unis ont tué des enfants, des femmes, des personnes innocentes. Ils ont fait ça juste pour protéger leurs intérêts stratégiques. Ils ont détruit l’humanité ; les terroristes n’ont pas de religion », clame-t-il.

D’autant qu’après avoir qualifié les talibans de terroristes, les États-Unis ont accepté de négocier avec eux à Doha ; une incongruité qui a laissé dans son sillage de profondes cicatrices dans la région, selon Zeeshan Khan. « À travers ces 20 années de guerre, notre province de Khyber Pakhtunkhwa [pachtoune] a tellement souffert, tant économiquement qu’en matière de pertes humaines. »

83 000 morts

Selon le gouvernement, le coût humain de la guerre au terrorisme au Pakistan s’élèverait à 83 000 morts. Deux décennies qui ont été rythmées par les raids des forces gouvernementales contre des poches de résistance islamistes, suivis de répliques sanglantes des fous d’Allah. Avec un pointculminant : l’attentat de décembre 2014 contre l’école publique de l’armée de Peshawar, au cours duquel 150 enfants et leurs enseignants ont été tués par un commando des talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan — TTP). Un drame qui est encore sur toutes les lèvres au Pakistan.

À son apogée, en 2013, le terrorisme au Pakistan s’est cristallisé en 3923 attaques perpétrées dans le pays, rapporte le South Asia Terrorism Portal. Depuis, le nombre d’attentats au pays a radicalement chuté, à 319 en 2020.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir En décembre 2014, l’attentat contre l’école publique de l’armée de Peshawar, mené par un commando des talibans pakistanais, a tué 150 enfants et leurs enseignants. La rue Asfan Khan Shaheed a été renommée ainsi en l’honneur d’une des jeunes victimes.

Selon Syed Irfan Ashraf, il ne faut pas non plus perdre de vue que la guerre au terrorisme au Pakistan est imbriquée dans les luttes de pouvoir internes du pays. « L’armée combat les islamistes pour obtenir un plus grand espace politique, dit-il. Regardez à quel point l’armée a gagné du pouvoir au cours des 20 dernières années au Pakistan. Elle peut faire ce qu’elle veut ici. »

Sans oublier que l’économie du pays est en grande partie basée sur l’industrie militaire, rappelle le professeur. « Le Pakistan veut continuer à faire rouler l’économie de la guerre, tout en limitant le conflit à la région pachtoune, laisse-t-il tomber avec amertume. Nous [les Pachtounes — représentant la grande majorité des victimes de la guerre au terrorisme] ne sommes que des dommages collatéraux aux yeux de l’armée et du gouvernement. »

Avec Rifatullah Orakzai

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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