Centenaire, la CSN reste résolue à réduire les inégalités

Un camion de  la Confédération des travailleurs catholiques du Canada rempli de vivres  destinées aux grévistes de l’amiante,  en 1949
Archives de la CSN Un camion de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada rempli de vivres destinées aux grévistes de l’amiante, en 1949

Le 24 septembre 1921, il y a un siècle, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) était lancée. A-t-on oublié les luttes menées par des syndicats pour assurer des conditions de vie dignes aux Québécois ? Les vacances annuelles payées, autant que la santé et la sécurité au travail, n’ont pas été des cadeaux tombés du ciel.

En 1890, une délégation de patrons composée de quelques directeurs de filatures de coton se rend voir le premier ministre Honoré Mercier. Ils lui demandent de modifier sans tarder les lois sur le travail, de sorte qu’ils puissent employer à nouveau des enfants de moins de 14 ans. La raison invoquée ? Une terrible pénurie de main-d’œuvre qui compromet le développement économique, disent-ils. Le premier ministre, sensible aux besoins présentés par ces industriels, promet d’étudier la question.

Pendant longtemps, le seul fait de penser se syndiquer était considéré comme un crime.

En 2021, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) affiche au compteur un siècle de luttes. Le Québec à l’ouvrage, un livre signé par Yves Desjardins, souligne l’histoire du mouvement. La documentariste Hélène Choquette a pour sa part réalisé un film, Les unions qu’ossa donne, qui sera présenté sur les ondes de Savoir media à compter du 18 octobre. « Ce n’est pas un documentaire corporatiste, dit-elle en entrevue au Devoir. Je me suis employée à expliquer à une nouvelle génération, dont je suis, ce qu’était ce mouvement. »

Socialisme et catholicisme

Au départ, lors de sa fondation à Hull le 24 septembre 1921, ce syndicat catholique est connu sous le nom de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC). Moins de trois ans plus tard, ce syndicat va soutenir les ouvrières exploitées de la E. B. Eddy Match Company ; les allumettières se voient refuser par l’employeur le droit de s’unir.

Un nouvel ordre des choses pouvait-il se dessiner, en marge des avancées des syndicats d’inspiration socialiste, devant les injustices sécrétées en série par l’expansion fulgurante du capitalisme ? Dans une société théocratique comme le Québec, les syndicats dits internationaux ne sont guère prisés. Comment faire de l’action syndicale sans déplaire à la hiérarchie catholique ? La CTCC constitue une réponse.

Un cordonnier, Pierre Beaulé, devient le premier président de la CTCC. Venu de la Fraternité des cordonniers unis de Québec, il a étudié la doctrine sociale de l’Église dans l’ombre du clergé. Il est mêlé, en 1926, à la grève de 3000 travailleurs de la chaussure de Québec, l’un des plus importants conflits ouvriers de l’entre-deux-guerres. À ses commencements, pour justifier son existence, la CTCC affirme croire « que c’est un non-sens, une faute économique, une abdication nationale et un danger politique que d’avoir au Canada des syndicats relevant d’un centre étranger, qui n’a ni nos lois ni nos cultures, ni notre mentalité, ni les mêmes problèmes que nous ». La nation passe cependant par la religion de Rome : Pierre Beaulé, père d’une famille nombreuse qui compte trois prêtres et trois religieuses, sera nommé par le pape à l’Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand.

Dans un parfum d’avant-guerre, les ouvriers du Québec mesurent la misère qui leur est faite.

À Sorel, en 1937, tout le monde ouvrier clame son ras-le-bol, d’abord dans les chantiers maritimes, puis dans des usines de métallurgie et enfin dans des fabriques de vêtements. Le pouvoir de Maurice Duplessis crie à l’insurrection pour justifier la répression. Des grèves éclatent néanmoins dans des usines de Montréal, Valleyfield, Magog et Sherbrooke. À Montmorency, les ouvriers d’une filature, où travaillera le sociologue Fernand Dumont, suivant les traces de son père, s’opposent à des conditions de travail jugées révoltantes par une commission royale d’enquête présidée par le juge Turgeon.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Gérard Picard devient un président majeur dans l’histoire de ce qui sera la CSN. Comme beaucoup de militants syndicaux, il est encore fortement marqué par l’expérience du catholicisme ; il se fait d’abord une place chez les Pères Blancs avant de devenir journaliste puis syndicaliste.

De jeunes militants, comme l’avocat Pierre Vadeboncœur et son ami Michel Chartrand, contribuent à imposer, dans un cadre laïque teinté par les enseignements de l’Église, un nouveau rapport de force au profit des travailleurs.

De toutes les luttes

La CSN sera, dans ses différentes incarnations et sous différentes directions, de toutes les luttes sociales. Certaines font date : la grève de l’amiante en 1949, celle de Dupuis Frères en 1952 ou des réalisateurs de Radio-Canada en 1958. Dans les années 1960, les fonctionnaires se syndiquent, même si le premier ministre Jean Lesage affirme que « la Reine ne négocie pas avec ses sujets ». Le front commun de 1972 marque les esprits, tout comme le conflit au Manoir Richelieu, en 1986. Tous deux constituent des temps forts parmi d’autres.

Il serait bon de se rappeler que le Québec moderne est largement dû aux grandes luttes syndicales menées depuis 1921

 

Certaines des têtes d’affiche de la CSN appartiennent à l’histoire, comme Jean Marchand, Marcel Pepin ou encore Gérald Larose. C’est désormais à Caroline Senneville de présider l’organisation, la deuxième femme seulement à le faire, après Claudette Carbonneau.

« Il serait bon de se rappeler que le Québec moderne est largement dû aux grandes luttes syndicales menées depuis 1921 », affirme Jean Lortie, secrétaire général de la CSN. « Il n’y avait pas de régime de sécurité publique pour personne avant les luttes syndicales », dit-il à l’heure de prendre sa retraite cette semaine. « Les gains sociaux n’ont pas été des cadeaux. »

« Le syndicalisme a contribué à hisser la société du côté de la classe moyenne », poursuit en entrevue au Devoir Jean Lortie. Pour lui, la CSN a contribué à réduire les inégalités sociales. L’action syndicale, « c’est une façon de lutter contre la pauvreté en donnant des emplois décents et des conditions de travail dignes et sécuritaires ». Il constate néanmoins un effondrement des taux de syndicalisation sur une large partie du territoire des Amériques.

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