L’Octobre avorté de 1971 du FLQ

Pierre-Louis Bourret. Le militantisme de Bourret remonte au «Mai 68 québécois», marqué par l’occupation des premiers cégeps. Il se joint à la nébuleuse felquiste qui émerge au printemps de 1970, mais reste en retrait à l’automne 1970. Il est tout de même arrêté à la fin octobre dans la foulée de la Loi sur les mesures de guerre et ses activités clandestines reprennent au début de 1971 après un séjour de deux mois derrière les barreaux.
Photo: Courtoisie, photomontage Le Devoir Pierre-Louis Bourret. Le militantisme de Bourret remonte au «Mai 68 québécois», marqué par l’occupation des premiers cégeps. Il se joint à la nébuleuse felquiste qui émerge au printemps de 1970, mais reste en retrait à l’automne 1970. Il est tout de même arrêté à la fin octobre dans la foulée de la Loi sur les mesures de guerre et ses activités clandestines reprennent au début de 1971 après un séjour de deux mois derrière les barreaux.

Vendredi 24 septembre 1971. Le felquiste Pierre-Louis Bourret gît sur le siège avant d’une voiture abandonnée dans un quartier résidentiel de Laval. Atteint d’une balle à la tête, le jeune homme de 20 ans est entouré de billets de banque volés à la caisse populaire de Mascouche. Son décès est constaté au lendemain de cette « opération de financement » ratée qui devait relancer le Front de libération du Québec (FLQ).

La mort de Pierre-Louis Bourret est fatale pour le mouvement révolutionnaire québécois, qui s’apprêtait à souligner le premier anniversaire de la crise d’Octobre 1970. « Ç’a été le clou dans le cercueil », explique l’historien et ancien felquiste Robert Comeau en évoquant le hold-up de Mascouche. « Les ressources n’étaient plus là, les gens n’y croyaient plus. »

Le professeur à la retraite de l’UQAM se souvient bien du jeune Bourret, qu’il a eu comme étudiant au collège Sainte-Marie. « C’était le révolutionnaire idéal, un pur, celui qui ne buvait pas d’alcool alors que tout le reste, ça prenait de la bière. »

Le militantisme de Bourret remonte au « Mai 68 québécois », marqué par l’occupation des premiers cégeps. Son engagement prend une tournure plus radicale l’année suivante, quand il est blessé par une grappe de plombs en prenant part à la manifestation contre la compagnie Murray Hill, en solidarité avec les chauffeurs de taxi de la métropole.

Bourret se joint à la nébuleuse felquiste qui émerge au printemps de 1970. Il est notamment de l’opération Westmount du 31 mai, connue pour l’explosion d’une demi-douzaine de bombes à proximité des résidences de la bourgeoisie anglophone montréalaise, dont celles de la famille Bronfman. Le jeune homme laisse d’ailleurs ses empreintes digitales sur le cadran d’une « superbombe » dont le mécanisme s’est enrayé.

D’un Octobre à l’autre

Pierre-Louis Bourret demeure en retrait à l’automne 1970, n’ayant pu être joint par ses camarades qui s’apprêtent à kidnapper le diplomate britannique James Richard Cross. Il est tout de même arrêté à la fin octobre dans la foulée de la Loi sur les mesures de guerre.

Les activités clandestines de Bourret reprennent au début de 1971, après un séjour de deux mois derrière les barreaux. Il rejoint alors un FLQ décimé par l’exil à Cuba des ravisseurs de Cross et l’arrestation des responsables de l’enlèvement et de la mort du ministre Pierre Laporte. Les membres les plus actifs du mouvement se regroupent dans un chalet des Laurentides, à Bellefeuille, en juin 1971.

« C’était au bout d’un rang, dans un petit shack, explique Robert Comeau. Il y en a qui tiraient de la carabine pour s’amuser, mais il ne faut pas penser que c’était un camp d’entraînement palestinien : c’était un chalet pour jaser en toute tranquillité. »

Comeau visite les lieux à la fin de l’été 1971, au retour d’un séjour à Paris où il a rencontré Raymond Villeneuve, l’un des membres de la « Délégation extérieure du FLQ », basée à Alger. « Villeneuve voulait que les gens de Bellefeuille fassent un grand coup en octobre pour rappeler que le FLQ va continuer… Je n’étais pas d’accord, mais je suis quand même allé les voir. »

Le manque d’enthousiasme de l’historien agace Bourret, qui s’en prend au messager : « Il m’a dit : “Tu es rendu bourgeois et défaitiste, tu ferais mieux de ne pas venir ici pour nous décourager.” »

Mascouche uruguayen

La relance du FLQ passe par son refinancement. C’est dans ce cadre qu’un hold-up est planifié sur le modèle des révolutionnaires uruguayens, les Tupamaros. On vise la caisse populaire de la municipalité de Mascouche, qui compte alors moins de 10 000 habitants.

Le commando felquiste est divisé en trois groupes au matin du 24 septembre 1971. Le premier maîtrise l’opérateur radio du poste de police, qui est ligoté à l’aide de ruban adhésif, tandis que le deuxième braque la caisse populaire armé de fusils de chasse et de revolvers. Les lignes téléphoniques de Mascouche ont été préalablement coupées par le troisième groupe afin de retarder l’arrivée des policiers.

En sortant de la caisse, chargés de billets de banque, les felquistes du deuxième groupe découvrent leur voiture coincée à l’arrière d’autres véhicules. Ils s’enfuient à toutes jambes jusqu’à l’Oldsmobile de leurs complices, qui les débarquent près d’une Renault de couleur verte stationnée à la sortie de Mascouche.

En l’absence des policiers, c’est un simple citoyen armé d’une carabine qui part à leur poursuite dans une scène digne d’un western. La traque s’étire jusqu’à Terrebonne, à l’intersection des rues Théberge et Langlois, où la Renault fait demi-tour. Un échange de coups de feu s’ensuit.

C’est visiblement en regagnant la Renault que Bourret est atteint par un projectile. Ses complices roulent encore une quinzaine de kilomètres avant d’abandonner leur voiture devant une petite maison unifamiliale, rue Hardy, à Laval. Bourret y est retrouvé inconscient, tenant de sa main droite son revolver chargé de cinq balles. Les policiers y récupèrent 4000 $, dont le quart est constitué de rouleaux de monnaie.

L’oncle de Bourret, Alfred Dubuc, joint par Le Devoir, se souvient avec douleur que son neveu « avait reçu une balle en plein derrière la tête ». Dubuc le revoit encore gisant dans son lit d’hôpital « entre deux policiers ». Bourret sera le troisième et dernier felquiste décédé dans la phase active du mouvement, après Jean Corbo, fauché par sa propre bombe en 1966, et Mario Bachand, assassiné à Paris dans le cadre d’un règlement de comptes au début de 1971.

Un guet-apens ?

Selon Robert Comeau, les autorités policières savaient ce qui se tramait dans le chalet de Bellefeuille à l’été de 1971 : « Mascouche, c’est une opération, je ne dirais pas, organisée par la police, mais contrôlée, dans le sens qu’elle était au courant et qu’elle a laissé faire. »

La thèse d’un « guet-apens » est partagée en coulisse par plusieurs anciens felquistes. Elle a toutefois été écartée par la commission Keable, chargée d’enquêter sur les opérations policières en territoire québécois. Son rapport déposé 10 ans après le drame de Mascouche a paradoxalement alimenté cette thèse en révélant que Bourret était pisté.

« Il y avait la filature, pas nécessairement sur lui, mais lui, il était dedans », explique l’ancien lieutenant de la police de Montréal Julien Giguère dans un entretien avec Le Devoir. La levée de la couverture policière n’en demeure pas moins étonnante, considérant l’implication de Bourret dans l’opération Westmount, qui est révélée en juin 1971 par un rapport de la GRC transmis à la police montréalaise. « Ça faisait deux ou trois semaines qu’on était là-dessus, se défend Giguère un demi-siècle plus tard. Si tes hommes travaillent et qu’ils s’ennuient parce qu’il n’y a rien qui bouge, on lâche. »

L’histoire du FLQ est parsemée de documents classifiés qui alimentent artificiellement les mystères. Le Devoir s’est ainsi vu refuser l’accès au rapport complet du coroner qui s’est penché sur la mort de Bourret. Le document conservé à BAnQ est sous scellé conformément à une ordonnance dont la levée nécessiterait une autorisation écrite d’un juge de la Cour supérieure. Quant à la Sûreté du Québec, elle s’est révélée incapable de retracer le dossier opérationnel de Bourret.

La fin de l’âge d’or des cambriolages

Le hold-up de Mascouche a été précédé d’un autre échec retentissant, survenu le 10 septembre 1971. Ce jour-là, un commando de trois felquistes s’attaque à la succursale de la Banque Royale de Rosemont, rue Bélanger, assisté de deux Afro-Américains en exil appartenant à la Black Liberation Army. Les trois révolutionnaires québécois sont arrêtés sur place tandis que les ambulanciers évacuent un policier grièvement blessé. L’âge d’or des cambriolages tire à sa fin. « Montréal était la capitale mondiale des vols à main armée », souligne l’ancien lieutenant de la police de Montréal Julien Giguère. Les banques vidées de leur contenu par ces « Monica la mitraille » et autres truands de l’époque ont conduit les responsables de ces institutions à réduire les sommes conservées dans leurs coffres. Les auteurs du hold-up de Mascouche le constatent à leurs dépens à la fin septembre 1971 en récupérant un montant relativement modeste de 7000 $.



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