Mettre la parité au programme de la reprise

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
Les femmes sont plus nombreuses dans les secteurs qui ont été davantage touchés par les pertes d’emploi, comme le commerce de détail. 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les femmes sont plus nombreuses dans les secteurs qui ont été davantage touchés par les pertes d’emploi, comme le commerce de détail. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Transformation des entreprises

Plus d’une génération : c’est le temps perdu à cause de la crise dans la lutte pour atteindre l’égalité entre les hommes et les femmes dans le monde. « La pandémie a eu des répercussions fondamentales sur l’égalité entre les femmes et les hommes, tant sur le lieu de travail qu’à la maison, faisant reculer des années de progrès », indique Saadia Zahidi, membre du comité exécutif du Forum économique mondial, qui a publié ce calcul en mai 2021. Les entreprises ont un rôle essentiel à jouer pour placer la parité au cœur de la reprise.

La crise sanitaire a affecté le travail des femmes plus que celui des hommes. « Les femmes sont plus nombreuses dans les secteurs qui ont été davantage touchés par les pertes d’emploi, comme l’hôtellerie, la restauration, le commerce de détail et la culture », constate Louise Champoux-Paillé, chargée de cours au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’ESGUQAM. Surreprésentées dans les métiers liés aux soins, les femmes ont par ailleurs été exposées à une surcharge de travail importante et à un épuisement professionnel, selon l’experte en gouvernance.

Malheureusement, les données disponibles suscitent également de l’inquiétude devant la reprise. Louise Champoux-Paillé craint de perdre des acquis obtenus au cours des dernières décennies, car beaucoup de femmes ont quitté leur emploi ou ont choisi de travailler d’une façon plus flexible. Et pour cause : durant le confinement de la première vague, le nombre d’heures consacrées aux enfants a augmenté de 27 par semaine pour les mères et de 13 pour les pères, selon un document gouvernemental obtenu par Radio-Canada en mars 2021. « Au cours de la dernière année, 12 fois plus de mères que de pères ont quitté leur emploi pour s’occuper d’enfants en bas âge ou d’âge scolaire », peut-on lire dans un article publié par la Banque Royale du Canada (RBC) en mars dernier.

Favoriser le retour au travail

 

Pour éviter un retour en arrière dans leurs organigrammes, les entreprises ont les moyens d’agir. « Il faut qu’elles affichent clairement qu’elles sont conscientes de la situation différenciée des femmes par rapport aux hommes et qu’elles sont prêtes à les accueillir et à développer de nouvelles normes de travail », dit Louise Champoux-Paillé, qui constate une plus forte demande pour le travail à distance chez les femmes. « Les statistiques nous amènent à la conclusion que les hommes choisiront plus de jours en présentiel que les femmes », indique la chargée de cours, qui appelle à revoir l’organisation des tâches. « Certains travaux [de recherche, par exemple] qui demandent plus de réflexion peuvent être plus appropriés pour la maison. Les entreprises doivent réfléchir aux activités qu’elles vont privilégier pendant les deux ou trois jours passés au bureau », dit-elle.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les femmes sont surreprésentées dans le secteur de la santé, où le personnel a été exposé à une surcharge de travail pendant la pandémie. 

L’importance croissante de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies — des secteurs où les femmes sont encore peu représentées— présente un défi supplémentaire pour elles. « Celles qui souhaiteront revenir à leur poste ou reprendre à temps plein feront face à des changements importants, car leur emploi aura été transformé », indique Louise Champoux-Paillé, qui enjoint aux entreprises d’investir dans des programmes inclusifs de formation et de redéploiement de leur main-d’œuvre.

Revoir le recrutement et l’évaluation

Selon une enquête menée par l’organisme de rédaction de curriculum vitæ ResumeGo, les candidats dont l’expérience professionnelle comporte des trous ont 45 % moins de chances d’être invités à des entrevues. Louise Champoux-Paillé appelle les entreprises à faire preuve d’empathie et encourage les femmes qui ont quitté leur emploi pendant la crise à ne pas chercher à le dissimuler, mais à l’expliquer dans leur candidature et à faire valoir les formations éventuellement suivies pendant cette période.

La voie d’accès restera toutefois verrouillée si les entreprises n’ajustent pas leur processus d’embauche. Selon une étude publiée dans la Harvard Business Review, si parmi les candidats, il y a seulement une femme, il n’y a statistiquement aucune chance que celle-ci soit recrutée. « Si l’on veut recruter des femmes, notamment aux plus hauts postes, il faut recueillir des chiffres et définir des cibles pour chaque catégorie d’emploi », dit Mme Champoux-Paillé, qui invite les recruteurs à juger les femmes selon leur potentiel, et non seulement sur leurs réalisations.

« La productivité doit être considérée autrement, en intégrant le mieux-être au travail, et la performance ne doit pas être basée sur des critères liés à la présence au bureau », recommande l’experte en gouvernance, qui souligne la valeur des progrès réalisés au cours des dernières décennies.« La représentation des femmes dans les entreprises nous a permis de nous améliorer en tant que société. Il faut absolument aller chercher ces femmes. Peut-être qu’elles ne souhaitent pas toutes travailler, mais celles qui ont la passion de leur travail et qui souhaitent réintégrer le marché de l’emploi doivent être aidées par des politiques actives des gouvernements et des entreprises qui favorisent leur retour. »

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