Dialoguer pour lutter contre l’âgisme

Leïla Jolin-Dahel
Collaboration spéciale
Des chercheurs de l'Université de Sherbrooke veulent bâtir des ponts entre les générations et changer les perceptions associées au vieillissement.
Photo: UdeS Des chercheurs de l'Université de Sherbrooke veulent bâtir des ponts entre les générations et changer les perceptions associées au vieillissement.

Ce texte fait partie du cahier spécial Bien vieillir, rester jeune

La pandémie a mis en lumière certains problèmes affectant les personnes plus vulnérables de la société, dont les populations plus âgées. Avec le programme DIALOGUE du Fonds de recherche du Québec – Santé (FRQS), des chercheurs espèrent lutter contre l’âgisme en changeant les perceptions associées au vieillissement.

Le projet est chapeauté par Dany Baillargeon, professeur au Département de communication de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Sherbrooke. Il a obtenu la subvention Grand Dialogue du FRQS. Les chercheurs visent notamment à créer des interactions entre les différentes générations en vue de conscientiser la population au sujet du phénomène de l’âgisme.

Certains étudiants et aînés qui ont fait partie du projet ont eux-mêmes constaté qu’ils faisaient de l’âgisme dans certaines situations. C’est du moins ce qu’observe Mélanie Levasseur, professeure à l’École de réadaptation de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke. Elle est également la chercheuse principale du rapport Rupture avec l’âgisme : coconstruction d’un plan d’action intersectoriel favorisant une santé, une valorisation et une participation sociale accrues des Québécois vieillissants.

« Des aînés disaient : “Je ne vais pas faire réparer mes dents, à l’âge où je suis rendu”, raconte celle qui est aussi chercheuse au Centre de recherche sur le vieillissement. Ils ont déjà des préjugés qui vont discriminer des gens en fonction de l’âge, donc c’est une façon d’ouvrir la communication. »

Une hécatombe liée à l’âgisme

Avec ses nombreuses éclosions dans les CHSLD et les RPA, la première vague a fait ressortir les problèmes qui existaient dans ces établissements avant même le début de la crise sanitaire. Des lacunes ont été soulevées dans l’organisation des soins, dans le roulement de personnel, dans le temps alloué aux patients, énumère Mme Levasseur. « Tout ça était déjà clairement insuffisant avant la pandémie », dit-elle.

90,8 %

C’est le pourcentage des décès liés à la COVID-19 ayant touché une personne âgée de 70 ans et plus au Québec.

Les gouvernements ont-ils fait preuve d’âgisme en laissant traîner la situation ? Oui, tranche-t-elle, en parlant à la fois des services offerts dans les CHSLD et de ceux offerts à domicile. « Il y a nettement eu une sous-action pendant plusieurs années de la part des gens qui avaient la possibilité de prendre des décisions par rapport aux soins », dit-elle.

En cause, la chercheuse pointe le sous-financement des infrastructures et le roulement des employés. « Le fait qu’on soit rendu à autant minuter à l’extrême les ratios de patients par infirmière ou par préposé, ça ne laisse plus aucun jeu au personnel de soutien pour donner plus de soins », explique-t-elle.

Les personnes de 70 ans et plus comptaient pour 90,8 % des décès liés à la COVID-19 au Québec, selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) publiées le 14 septembre dernier.

Mais même à l’extérieur des CHSLD, l’âgisme a pris de l’ampleur avec la crise sanitaire, croit Mme Levasseur. Elle cite, entre autres, les discours des élus politiques. « Pour vulgariser, ils ont dit grossièrement : “Si vous êtes âgés, restez chez vous.” Je pense qu’il faut faire confiance aux aînés quand il est question de se protéger », dit-elle.

Bâtir des ponts entre les générations

Une étude menée en 2014 par Revera et la Fédération internationale sur le vieillissement (FIV) a montré que 63 % des aînés canadiens interrogés disaient avoir été traités de manière inéquitable en raison de leur âge. Le rapport soulignait également que près de huit Canadiens sur dix considéraient les personnes âgées comme moins importantes que les générations plus jeunes.

Pour contrer l’âgisme, Mélanie Levasseur propose de miser sur l’éducation en ce qui concerne le vieillissement, notamment en mettant en lumière les profils multiples que peuvent avoir les personnes âgées. « Il n’y a pas une seule image d’un aîné, indique-t-elle. Les personnes âgées ont une expérience et un vécu hétérogènes, comme nous. Il y a des gens qui sont en bonne santé et qui vont se rendre à un âge très avancé. Et il y en a d’autres qui vont avoir des problèmes de santé, des maladies chroniques. »

La lutte contre les discriminations liées à l’âge passe aussi par l’augmentation d’interactions entre les différentes générations, estime la chercheuse. « On peut s’apercevoir qu’on généralisait ou qu’on stigmatisait les aînés. Et ça peut changer notre façon d’agir envers eux », dit-elle.

Elle cite l’exemple d’organismes communautaires qui ont bâti ce type de ponts intergénérationnels durant la pandémie. Livraisons d’épiceries, appels téléphoniques pour discuter avec les aînés… Les organisations ont fait plusieurs « bons coups », croit la chercheuse.

Mme Levasseur souligne également la nécessité de mettre en place de telles structures alors que la quatrième vague s’intensifie au Québec. « Il y a des gens qui se mettent encore à risque et il y a d’autres façons de faire », avance-t-elle. Par exemple : les cohabitations entre aînés et étudiants, qui s’entraident notamment pour la préparation des repas ou l’utilisation d’un appareil technologique. « Ce sont vraiment des échanges selon les forces de chaque génération. » 

À voir en vidéo