La «Capricieuse» relation entre la France et le Québec

Corvette «La Capricieuse»
Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec Corvette «La Capricieuse»

En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, Le Devoir lance une série qui remonte aux sources médiatiques de la relation France-Québec, de la guerre de la Conquête à la visite du général de Gaulle, en passant par la tournée de Sarah Bernhardt sur les rives du Saint-Laurent. Deuxième texte.

Le 13 juillet 1855, les citoyens de Québec jouent du coude sur les quais de la basse-ville. Leurs regards se tournent vers le fleuve Saint-Laurent où ils aperçoivent, au loin, la silhouette élancée de La Capricieuse, un voilier majestueux… remorqué par un steamer. La foule est fébrile à la vue du pavillon tricolore. Voici le premier navire de guerre français à mouiller dans les eaux de Québec depuis la conquête britannique, en 1760.

L’enthousiasme des anciens sujets de Louis XV est rapporté dans Le Journal de Québec, une feuille sans filiation avec le quotidien actuel du même nom. C’est à cette unique source qu’en France s’abreuve le Journal des débats politiques et littéraires pour répercuter la nouvelle dans l’empire de Napoléon III, avec un formidable retard de 26 jours :

« La Capricieuse nous est arrivée hier, à six heures du soir. […] Elle a salué le drapeau de la citadelle de vingt et un coups de canon, qui lui ont été rendus immédiatement. La foule émue qui stationnait sur la terrasse Saint-Louis, sur les quais et sur tous les points d’où s’apercevait le navire, a fait entendre en le voyant les hourras les plus chaleureux. »

C’est une bonne entente circonstancielle qui permet à un navire français de remonter le fleuve. Les armées française et britannique combattent ensemble la Russie, du côté de la Crimée ; bien des coloniaux du Canada sont d’ailleurs des combats. C’est donc dans l’ombre tragique de la guerre que La Capricieuse, en Amérique, peut gagner en paix l’ancienne capitale de la Nouvelle-France. À Québec, les balcons sont pavoisés pour l’occasion d’étendards tricolores et d’Union Jacks.

Le maire de Québec, l’Écossais Joseph Morrin, se fraie un chemin à travers la foule pour monter à bord de la corvette armée de 32 canons. Il est reçu par Paul-Henry de Belvèze, dont le titre ronflant de « commandant des forces françaises dans les eaux de Terre-Neuve » indique au fond que la France ne règne plus dans l’Amérique septentrionale que sur le modeste archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon. Les deux hommes fraternisent un moment, échangent des civilités, puis prennent place dans une voiture à cheval qui les mène jusqu’en haute-ville. Leur véhicule hippomobile emprunte la côte de la Montagne. En chemin, quiconque emprunte cette route escarpée peut encore apercevoir les vestiges de l’ancien parlement du Canada-Uni. Le vaste édifice à colonnades a été détruit par les flammes l’année précédente, avec une partie de sa précieuse bibliothèque.

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« Le maire […] et M. de Belvèze sont montés ensemble […] se rendant solennellement, au milieu d’une foule enthousiaste, à l’hôtel du gouvernement, où l’attendait le gouverneur général avec son conseil et un brillant état-major, et pendant que s’échangeaient les plus cordiales paroles de bienvenue, la musique militaire, exécutait à la porte de l’hôtel des airs nationaux. »

Frères d’Amérique

Un second arrivage de « nouvelles de nos frères d’Amérique » atteint Paris par l’entremise d’un paquebot transatlantique. Le récit des événements est rapporté, sous forme de lettres, rédigées par le Canadien Joseph-Guillaume Barthe, personnage tonitruant et haut en couleur dont l’ouvrage le plus connu, Le Canada reconquis par la France, prône la reprise de l’influence française dans la vallée du Saint-Laurent. Ces lettres de Barthe paraissent dans La Gazette de France du 19 août. Elles témoignent des espoirs d’un peuple oublié — et de son auteur, surtout — dont le rapport au monde apparaît bouleversé par le passage de La Capricieuse :

« Que sortira-t-il de là, se demande-t-on partout avec une sorte d’anxiété fébrile qui participe de l’espérance et de l’étonnement ? Si la Capricieuse allait nous apporter un consul français ! Les uns espèrent, les autres affirment que c’est là le premier pas vers le rétablissement de ces relations étroites entre la France de l’Ancien et celle du Nouveau Monde. »

Barthe exprime sa confiance en l’avenir, après avoir lancé un nouvel appel à la colonisation de la vallée du Saguenay par les sujets de Napoléon III : « Je me promets donc les plus heureux résultats de l’entrée de la Capricieuse dans la rade de Québec, et encore une fois il me paraît que la Providence dirige les choses d’une manière à dessiller tous les yeux sur l’avenir de nos rapports avec notre ancienne mère patrie. J’abandonne donc le sort de mes prévisions aux événements qui se pressent. »

Le clou de la tournée de La Capricieuse survient le 18 juillet 1855, quand son équipage prend part à l’inauguration de la colonne des Braves. Ce monument rend hommage aux soldats tombés à la bataille de Sainte-Foy, remportée par l’armée française du Canada en 1760, sur le même champ de bataille où le général Montcalm avait été défait par Wolfe en 1759. L’événement est rapporté dans La Gazette de France du 20 août :

« La première pierre du monument de Sainte-Foy avait dû être placée il y a quelque temps. Dès qu’on a connu l’arrivée de la Capricieuse, la cérémonie a été ajournée. Elle a eu lieu hier, présidée par le gouverneur général, qui a posé la première pierre. Un immense cortège s’est acheminé vers la plaine ; on y voyait confondus le militaire anglais, avec sa compagnie de musiciens, les marins de la corvette française au costume pittoresque, portant les armes des combats de mer, la carabine et le sabre d’abordage, plus loin, les Hurons de Lorette en toilette de guerre, la peau nuancée de teintes multicolores, simulant l’aspect sauvage des guerriers d’une autre époque. »

Le monument sera au final coiffé par une statue de Bellone offerte en 1862 par le cousin libéral de Napoléon III, le prince Jérôme-Napoléon. La bonne société ne va pas se faire prier pour se rassembler autour des mondanités d’usage. Mis au courant par le journal Le Pays que le monument projeté doit honorer les soldats des deux armées, l’éminence grise des rouges, Louis-Joseph Papineau, décline l’invitation.

La Gazette de France termine son récit de la tournée de La Capricieuse avec une autre lettre de Barthe. Elle paraît le 23 novembre :

« Nos lecteurs verront avec intérêt la lettre suivante que nous recevons de notre honorable ami M. Barthe, et qui nous fait connaître de nouveau les vives espérances que la mission de M. de Belvèze, commandant de la corvette La Capricieuse, a éveillées dans ces populations si françaises. Nos compatriotes transatlantiques ne peuvent croire que cette mission, accueillie par eux avec des transports si unanimes, n’ait pas des résultats importants ne fût-ce que celui de porter le gouvernement français à favoriser des rapports commerciaux plus étendus entre les deux pays, et à établir des agents consulaires dans ces contrées. »

 


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