​Coronavirus: portrait des accidents de laboratoire au Canada

Des statistiques de l’organisme fédéral canadien de surveillance des laboratoires scientifiques homologués indiquent que les accidents y sont assez fréquents au pays.
Photo: STR / Agence France-Presse / China OUT Des statistiques de l’organisme fédéral canadien de surveillance des laboratoires scientifiques homologués indiquent que les accidents y sont assez fréquents au pays.

Tandis que l’hypothèse de la fuite du SRAS-CoV-2 d’un centre de recherche scientifique chinois fait toujours l’objet de sérieuses discussions, des statistiques de l’organisme fédéral canadien de surveillance des laboratoires scientifiques homologués indiquent que les accidents y sont assez fréquents au pays.

Le système de déclarations des incidents de laboratoires de Santé Canada fait état de 42 incidents d’exposition confirmés en 2016, 38 en 2017, 81 en 2018 et 55 en 2019. Les données de 2020 sur les incidents d’exposition, à déclaration obligatoire depuis 2015, ne seront diffusées que dans quelques semaines seulement.

Au total, en ajoutant les infections soupçonnées ou confirmées aux incidents d’exposition on arrive à 60 cas touchant 86 personnes pour 2019. Santé Canada précise au Devoir que 11 de ces incidents étaient associés à des agents viraux en 2019. Deux incidents survenus dans des laboratoires de niveau de sécurité 3 (sur une échelle de 4) concernaient une exposition au virus de la rage.

Le taux d’exposition annuel était de six incidents pour cent permis en vigueur, la plupart des cas concernant la microbiologie (65 %) dans le secteur universitaire (37 %). L’erreur de procédure (23 %) représentait la faute la plus souvent citée.

Il n’y a cependant eu aucun cas d’infection mortelle dans un laboratoire supervisé par Santé Canada.

La biosécurité des laboratoires devient un sujet brûlant d’actualité avec la pandémie actuelle. Les hypothèses d’une fuite du coronavirus d’un laboratoire chinois, d’abord liées aux théories complotistes, semblent devenues dignes de mentions rationnelles au cours des derniers mois.

Dix-huit scientifiques ont réclamé en mai, dans la revue Science, une enquête approfondie sur les origines de la pandémie. Le président américain, Joe Biden, a commandé ensuite un rapport aux services de renseignements. L’analyse remise fin août ne se veut pas concluante, en partie parce que la Chine a refusé de collaborer pleinement avec les enquêteurs. Le mystère persiste donc, même si l’option de la transmission à l’humain par un animal demeure la plus généralement acceptée.

« Pour prévenir une autre pandémie, ce serait bien utile de savoir comment celle-ci a commencé », résumait au début du mois le magazine The Economist, le plus lu des élites libérales mondiales. Le texte rappelle qu’une épidémie de grippe ayant fait 700 000 morts en 1977 semble liée à une fuite d’un laboratoire de l’URSS ou de Chine.

Normes à faire respecter

« Le séquençage du SRAS-CoV-2 ne montre pas de trace de manipulations génétiques en laboratoire, commente Liette Laflamme, docteure en biochimie et chercheuse en microbiologie de l’Université de Sherbrooke. Je ne doute pas des conclusions du séquençage. Est-ce qu’une souche du coronavirus déjà détenue dans le laboratoire a pu infecter quelqu’un et se répandre ? Ce n’est pas impossible. Ce laboratoire chinois est connu pour étudier des coronavirus. »

Mme Laflamme est depuis huit ans responsable de la biosécurité de son université. Elle est enregistrée auprès de l’Agence de la santé publique du Canada comme l’exige depuis 2015 la Loi sur les agents pathogènes humains et les toxines. Elle surveille à temps plein le respect des règles générales dans plus d'une centaine de laboratoires du campus, « tout ce qu’on peut penser, de la possession à la manipulation, en passant par l’importation et même l’élimination des pathogènes », précise-t-elle.

La responsable de la biosécurité universitaire n’a transmis aux autorités compétentes que deux incidents depuis l’entrée en vigueur du règlement sur la déclaration obligatoire nationale, le 1er décembre 2015. Une pour l’exposition d’un étudiant au doctorat à un pathogène animal. Un autre pour une infection à la peau d’une étudiante qui ne provenait pas du laboratoire, finalement.

Les laboratoires canadiens doivent obtenir un permis selon un groupe de risque (GR) pour mener leurs activités contrôlées. Il existe quatre niveaux de risque faibles pour la personne et la communauté allant de faible (GR1) , à modéré (GR2), puis d’élevé pour la personne mais faible pour la communauté (GR3) jusqu’à élevé pour la société comme pour les individus (GR4).

L’université sherbrookoise détient une licence pour les laboratoires de confinement de niveau 2. Les agents pathogènes très nombreux du GR2 sont de types plus opportunistes, plus courants et traitables, comme ceux causant le rhume, la grippe, les infections de la gorge ou la gastro-entérite. Aucun permis de niveau 3 n’y a été demandé pour commencer des recherches impliquant la manipulation du virus qui cause la pandémie.

Santé Canada supervise en ce moment aussi 942 licences actives du deuxième niveau, deux licences du groupe de risque. La liste et la localisation des centres de recherche n’ont pas été communiquées par Santé Canada.

Niveau supérieur

Il y a actuellement au Canada 26 laboratoires de niveau de confinement 3 autorisés à travailler avec le SRAS-CoV-2. Le Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM) comprend 11 laboratoires de recherche fondamentale de confinement de niveau 2 et une plateforme de confinement de niveau 3. Elle permet à ses équipes de manipuler certains pathogènes de ce niveau de risque, notamment le VIH, l’agent de la tuberculose et le SRAS-CoV-2.

« Les chercheurs y étudient, y caractérisent et y exploitent la réponse immunitaire dans la lutte contre la pandémie de COVID-19, écrit au Devoir Lucie Dufresne, des relations publiques du CHUM. Leurs travaux ont des implications importantes pour le développement de nouvelles stratégiques thérapeutiques. »

Mme Dufresne ajoute que les exigences de biosécurité demeurent très strictes, en conformité avec les règles édictées par Santé Canada.

« Un nombre très restreint de personnes dans le CRCHUM sont autorisées à manipuler le virus du SRAS-CoV-2 dans le laboratoire NC3 avec les équipements appropriés (combinaisons étanches, respirateur à adduction d’air, etc.). Leurs entrées et sorties sont consignées dans un registre et contrôlées à l’aide de cartes, de lecteurs biométriques et de caméras. Les projets sur lesquels elles travaillent ont été autorisés par le Comité de biosécurité du CRCHUM. »

Les risques et les précautions augmentent évidemment dans les laboratoires manipulant les bio-objets les plus létaux. Pendant la dernière décennie, une vingtaine de laboratoires de niveau de biosécurité maximal (le niveau 4) ont ouvert dans le monde. Le plus important du genre au Canada se trouve à Winnipeg. Le laboratoire de Wuhan est un des derniers à avoir obtenu une certification internationale, juste avant la pandémie.

La grande évasion

Les accidents les plus habituels dans les laboratoires américains impliquent les bactéries du genre Brucella qui peuvent causer des infections facilement traitables. Près de 55 centres ont signalé des infections acquises en laboratoire entre 1970 et 2021. D’autres accidents, plus rares, concernent des agents néfastes, comme la tuberculose (15 cas). Il y a eu là 8 cas d’infection au très vilain virus Ebola en 50 ans. Un professeur de microbiologie de l’Université de Chicago est mort de la peste en 2009. Les déclarations d’incidents sont obligatoires au Canada et aux États-Unis. Elles restent souvent volontaires ailleurs dans le monde. Une enquête internationale de 2016 montre que les incidents résultent le plus souvent d’erreurs de manipulations par les laborantins. Les risques d’infection peuvent donc être réduits si on suit les procédures appropriées. Il existe même une page Wikipedia sur les incidents de laboratoire les plus graves dans le monde depuis le début du XXe siècle. Le dernier cas cité concerne une infection majeure à la brucellose à l’Institut de recherche vétérinaire de Lanzhou en Chine en 2019.


 


Une version précédente de ce texte indiquant que Mme Laflamme surveille une quarantaine de laboratoires a été corrigée.



À voir en vidéo