De plus en plus de travailleurs étrangers se blessent à l’ouvrage au Québec

Le secteur de la fabrication des biens non durables est particulièrement concerné.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne Le secteur de la fabrication des biens non durables est particulièrement concerné.

Le nombre de lésions professionnelles est en constante augmentation chez les travailleurs étrangers temporaires. Il a triplé entre 2015 et 2020, selon des données de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) obtenues par Le Devoir.

Le secteur de la fabrication des biens non durables est particulièrement concerné, surtout le secteur de la fabrication d’aliments, là où cette main-d’œuvre est de plus en plus nombreuse. Le Devoir révélait d’ailleurs jeudi que Rudy Samayoa, un travailleur étranger temporaire dans une usine de transformation de viande, était toujours en attente de soins alors qu’il ne reste qu’une semaine à son permis de travail.

Après deux tentatives refusées d’obtenir un permis de travail ouvert afin de demeurer sur le territoire, il désespère de trouver une solution. M. Samayoa estime avoir été congédié à la suite d’une lésion professionnelle puisque son contrat n’a pas été renouvelé pour la première fois en sept ans. Son employeur, Viandes Lacroix, estime plutôt qu’il s’agit d’une « entente de fin d’emploi » dont les détails « sont confidentiels ».

Le nombre de lésions professionnelles, une catégorie qui regroupe les accidents du travail et les maladies professionnelles, est passé de 666 en 2015 à 2176 en 2020. Même en retranchant le nombre de dossiers liés à la COVID-19 enregistrés en 2020 chez les travailleurs étrangers temporaires (276), la hausse reste notable.

Le nombre de réclamations pour lésions professionnelles a aussi augmenté de manière générale, notait plus tôt cet été un porte-parole de la CNESST : entre 2016 et 2019, tous secteurs d’emplois confondus, les réclamations ont augmenté de 18 %. Cette hausse est cependant bien inférieure à celle observée chez les travailleurs étrangers temporaires, qui est de 200 %.

Le nombre de ces travailleurs est bel et bien en croissance, mais il ne s’est pas multiplié aussi vite : il a doublé en cinq ans. Il est cependant appelé à continuer de grimper, puisque Québec et Ottawa ont conclu une nouvelle entente sur la question au mois d’août. Les entreprises québécoises pourront embaucher deux fois plus de travailleurs étrangers temporaires à bas salaire, puisque le seuil maximal passe de 10 à 20 % par entreprise. Le secteur de l’agriculture était exempté de ce quota ; on y retrouve plus déjà plus de 20 % de main-d’œuvre étrangère temporaire.

C’est dans la fabrication de biens non durables — le secteur auquel appartient l’usine de Viandes Lacroix où Rudy Samayoa travaille — qu’on dénombre plus du quart de toutes les lésions professionnelles homologuées par la CNESST chez des travailleurs étrangers temporaires. C’est pourtant le secteur agricole qui emploie la majorité d’entre eux au Québec — entre 70 à 75 %, selon les années.

La CNESST n’a pas été en mesure d’expliquer les raisons derrière cette augmentation. Un porte-parole a cependant insisté sur le fait que la « clientèle immigrante fait partie des clientèles prioritaires ciblées dans le plan stratégique 2020-2023 ». Elle reconnaît aussi qu’ils font face à des défis supplémentaires, dont la méconnaissance de la langue de travail.

Les travailleurs étrangers doivent eux-mêmes trouver un service d’interprète ; ils font donc souvent appel à des organismes de soutien. « Je pense que l’augmentation doit en partie être due au fait qu’on a été très actifs auprès des travailleurs étrangers temporaires », constate quant à lui Michel Pilon, coordonnateur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ). Cette organisation a plus de 40 dossiers actifs à la CNESST en matière de lésions au travail, selon lui.

Des lésions sous-déclarées ?

Il n’existe pas d’obligation pour un employeur au Québec de déclarer un accident de travail.

En entrevue plus tôt cet été, Katherine Lippel, professeure spécialiste en droit de la santé et de la sécurité au travail à l’Université d’Ottawa, soulignait qu’un recadrage de cet aspect négligé est nécessaire : « COVID ou pas, il y a une sous-déclaration des lésions professionnelles. Dans d’autres provinces ailleurs qu’au Québec, si vous êtes victime d’un accident du travail ou d’une autre lésion professionnelle, il y a une obligation et une amende très salée si l’employeur ne le fait pas. » L’Ontario impose notamment cette obligation.

Plusieurs études ont documenté le phénomène de la sous-déclaration des lésions professionnelles. Chez les travailleurs précaires, elle est encore « à ce point répandue qu’elle soulève de sérieuses critiques sur l’équité », a d’ailleurs souligné la professeure Lippel dans une étude réalisée avec sa collègue Sylvie Gravel, de l’UQAM, et plusieurs autres collaborateurs.

Le ministre Jean Boulet pilote actuellement une refonte des principales lois québécoises du travail prévue dans le cadre du projet de loi 59, qui est encore à l’étude. Aucune modification ne concerne cependant cet aspect.

Un secteur à risque

Comme plusieurs autres entreprises de transformation de viande, Viandes Lacroix fait face chaque année à des accidents et des maladies professionnelles. Selon une compilation des rapports de la CNESST que nous avons obtenus en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, les accidents les plus fréquents sont des chutes à cause d’un plancher glissant, des doigts ou des mains coincés dans certaines machines d’emballage ou encore des troubles musculosquelettiques.

La CNESST y a constaté plusieurs infractions. L’entreprise a été mise sous amende entre 2013 et 2015, alors qu’elle faisait l’objet d’un suivi serré.

L’organisme provincial reconnaît que les chaînes de production de viande, dans les abattoirs ou encore les usines de transformation, « sont propices au développement de troubles musculosquelettiques au poignet, au coude et à l’épaule ». Les ténosynovites dont souffre M. Samayoa entrent dans cette catégorie.

« C’est certain que c’est une activité à forte contrainte physique. On retrouve plusieurs situations à risque : posture contraignante, efforts importants, forces exercées, mouvements répétitifs. Tout ça fait augmenter les risques de développer des troubles musculosquelettiques », constate Marie-Ève Major, ergonome et professeure à l’Université de Sherbrooke. D’autant plus que ce genre d’emploi comporte « certaines périodes à haute intensité » qui exposent encore davantage les travailleurs à ce genre de lésions.

Tant les employeurs que les employés doivent apprendre à reconnaître ces troubles, croit-elle. « Un mal de dos, ça ne se voit pas, ou en tout cas, moins bien que quelqu’un qui se coupe. »

 

Quelles solutions pour des cas comme ceux de Rudy Samayoa ?

Après avoir souffert d’une lésion professionnelle, tout travailleur au Québec a droit à la réadaptation et au retour au travail — y compris les travailleurs étrangers temporaires. Le retour au travail consiste à garder son poste, à obtenir un autre poste dans la même entreprise ou encore à avoir de l’aide pour décrocher un emploi équivalent.

 

« Mais comment réintègre-t-on quelqu’un en emploi dont le visa est expiré ? » se demande la professeure Dalia Gesualdi-Fecteau, directrice de la Chaire de recherche sur l’effectivité du droit du travail à l’UQAM. Dans l’univers des travailleurs temporaires étranger, deux systèmes de droit — celui du travail et l’autre de l’immigration — ont de la difficulté à s’articuler. « Pourtant, on ne peut pas les regarder séparément », insiste-t-elle.

 

À court terme, elle suggère que le fédéral élargisse simplement la définition de « travailleur vulnérable » de son programme qui permet d’obtenir un permis de travail ouvert. Seules les victimes de violence directe y sont admissibles à l’heure actuelle. « La vulnérabilité, c’est aussi de ne pas avoir accès à ses droits », illustre la professeure Gesualdi-Fecteau.

 

À plus long terme, il faut remettre en question la nature de « ces programmes qui génèrent de la vulnérabilité » à cause de l’aspect temporaire des permis de travail, croit-elle.

Sarah R. Champagne


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