Regard sur les manifestants anti-Trudeau

Les manifestations contre Justin Trudeau ont rassemblé un amalgame de protestataires: des manifestants anti-vaccins, des personnes insatisfaites des politiques libérales, des membres de la droite religieuse et des partisans du PPC.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Les manifestations contre Justin Trudeau ont rassemblé un amalgame de protestataires: des manifestants anti-vaccins, des personnes insatisfaites des politiques libérales, des membres de la droite religieuse et des partisans du PPC.

« Les gens ont entendu dire que Justin Trudeau était en ville et soudainement, le téléphone de tout le monde sonnait, tout le monde textait qu’il s’en venait », explique Claire Roberts. Le 6 septembre, la directrice de campagne de Mike McMullen, le candidat du Parti populaire du Canada (PPC) dans London-Ouest, faisait partie du groupe de manifestants qui ont sermonné le chef libéral lors de son passage à London, en Ontario, durant lequel du gravier a été projeté dans sa direction.

Ce jour-là, la directrice de campagne, une enseignante de musique qui a été informée de la présence de Justin Trudeau sur l’application Telegram, n’était pas la seule en mauve, la couleur du parti qu’elle représente. En entrevue avec Le Devoir, elle affirme avoir aussi communiqué avec les bénévoles de son candidat pour les informer de la présence de Justin Trudeau. « Est-ce que c’était un événement du PPC ? Non », insiste-t-elle toutefois. Dans un courriel, Jim Torma, le coordonnateur du PPC, pour le sud-ouest de l’Ontario, écrit qu’un groupe important de personnes « ont partagé sur Facebook l’endroit où se trouvait Justin Trudeau ».

Le professeur de l’Université Western Howard Ramos, un spécialiste des mouvements sociaux, observe que les manifestations contre Justin Trudeau surviennent jusqu’à maintenant seulement dans une seule région — le sud de l’Ontario —, qu’elles sont spontanées et peu organisées. « Elles sont bien organisées, dans la mesure où elles attirent des gens à un événement, ce qui est simple à faire. C’est bien plus difficile de s’assurer que les gens votent et qu’ils s’organisent lorsqu’il n’y a pas d’événement », explique-t-il.

La manifestation à London, comme celles dans d’autres villes du sud de la province, ont rassemblé un amalgame de protestataires : des manifestants anti-vaccins, des personnes insatisfaites des politiques de Justin Trudeau, des membres de la droite religieuse et des partisans du PPC, qui a environ 5 % d’appui au pays selon l’agrégateur de sondage du réseau CBC. Certaines des positions phares du parti, comme l’opposition à la vaccination obligatoire, sont toutefois impopulaires : le trois-quart des Canadiens appuient la mesure.

« Ce qui m’inquiète c’est de voir les mouvements d’extrême droite essayer de coopter le mouvement anti-vaccination », explique la professeure de l’Université Carleton Stephanie Carvin, une ancienne analyste en matière de sécurité nationale. Les anti-vaccins ont donné une nouvelle vie au PPC en lui donnant un groupe à cibler, ajoute-t-elle. Déjà, le mouvement anti-vaccin a évolué, constate la professeure, et ne concerne plus seulement les vaccins. « C’est un mouvement populiste qui veut amener des politiques comme celles de Trump au Canada », dit-elle.

Changement de ton

Howard Ramos n’est pas aussi inquiet. Il souligne que le PPC a encore peu d’appuis au Canada et n’a pas obtenu un siège à la Chambre des communes lors de la dernière élection. Le chef Maxime Bernier a même perdu sa réélection en Beauce en 2019. « On a toujours environ 5 % de la population qui appuie des politiques radicales. Ce qui a changé, c’est l’opportunité qu’a eu le 5 % de se connecter », souligne-t-il.

S’il s’est montré réconciliant au début de sa campagne en Ontario — notamment à Bolton, le 27 août, où les manifestants ont forcé l’annulation de son événement — Justin Trudeau a durci le ton au cours des semaines qui ont suivi. « Les anti-vaccins mettent à risque leurs propres enfants et nos enfants », a argué le premier ministre le 31 août, à Sudbury, quelques jours avant son arrêt à London. Cela a amplifié le message des manifestants, estime Howard Ramos.

Le ton de Justin Trudeau est l’une des raisons pour lesquelles Claire Roberts s’est rendue à London le 6 septembre. Elle voulait exprimer son désaccord avec son langage de division, dit-elle, ainsi qu’avec le « narratif » du gouvernement et la censure sur les réseaux sociaux à l’endroit des personnes qui osent le contredire. « Le narratif, c’est que le vaccin est sécuritaire alors qu’il y a plein de preuves du contraire qui sont éliminées. Le narratif, c’est qu’on doit se confiner, alors que le confinement fait plus de mal que de bien », précise-t-elle.

La dernière mise à jour du gouvernement canadien fait état de seulement 3967 rapports d’effets secondaires graves suite à l’immunisation, soit 0,007 % de toutes les doses administrées au pays. Bien qu’ils aient un impact sur la santé mentale, les confinements ont un « effet positif » sur la pandémie grâce à la réduction des contacts, révélait en décembre 2020 une étude mathématique de l’Université York, à Toronto.

Elizabeth Racz, tout comme Claire Roberts, ne compte pas se faire vacciner. Elle se tenait près de l’autobus de campagne à la sortie du chef libéral de son événement à London. Une amie lui avait partagé l’arrivée du chef après avoir aperçu l’autobus sur l’autoroute, dit-elle. « Les gens manifestent parce que les vaccins sont utilisés dans le cadre d’un programme eugénique pour “abattre le troupeau” », décrit entre autres au Devoir celle qui s’oppose à la vaccination obligatoire.

« Nos voix ont été entendues »

Selon une vidéo partagée sur Facebook, Herbert Hildebrandt, le fils du controversé pasteur Henry Hildebrandt, était tout près de la porte de l’autobus du Parti libéral, à London. Son père, Henry, a contrevenu aux mesures sanitaires en continuant d’organiser des messes à son église d’Aylmer, au sud de London. Contactés par courriel pour savoir s’ils avaient invité les membres de leur congrégation à se joindre à la manifestation du 6 septembre, Herbert et Henry Hildebrandt n’ont pas répondus au Devoir.

Lors d’une autre manifestation, à Bolton, Paula, la propriétaire d’une boutique de bracelets, était du groupe qui a accueilli le premier ministre. « Je suis allée puisque je suis consciente des crimes contre l’humanité et je voulais que ma voix soit entendue », a-t-elle écrit dans un courriel au Devoir. « Nos voix ont été entendues, le lâche n’est même pas descendu de l’autobus », lit-on sous une vidéo que la résidente de la région a partagé sur Facebook.

« Est-ce que j’ai porté du mauve, [les couleurs du PPC] et d’autres aussi ? Absolument. Pourquoi ? Parce que c’est la seule façon qu’on aura l’attention des médias traditionnels », lance Claire Roberts. « Ma plus grande crainte, c’est que les médias traditionnels [en couvrant ces manifestations] créent un problème qui devra par la suite être réglé », pense Howard Ramos, le spécialiste des mouvements sociaux. La couverture des médias traditionnels, précise l’expert, donne une légitimité aux manifestants et permet à leur message de se rendre à l’oreille de Canadiens qui ne suivent pas leurs activités sur les réseaux sociaux. « J’imagine que les membres du PPC sont conscients du pouvoir des médias », ajoute Howard Ramos.

La professeure Stephanie Carvin suit les manifestations avec inquiétude. « Ce mouvement va changer le caractère de notre démocratie si ça continue et ça me fait peur », dit-elle.

On ne peut prédire si le mouvement de protestation se poursuivra jusqu’à la fin de la campagne. Vendredi après-midi, au lieu de manifestants, une marée de partisans libéraux, caméras à la main, attendait Justin Trudeau à sa sortie d’un événement dans un restaurant du nord de Toronto.

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