Quelles leçons tirer de l’Afghanistan pour le Sahel?

«L’Occident projette ses propres peurs en Afghanistan ou au Sahel et n’est pas assez à l’écoute des angoisses des populations de ces régions du monde», selon le journaliste Ousmane Ndiaye.
Photo: Souleymane Ag Anara Agence France-Presse «L’Occident projette ses propres peurs en Afghanistan ou au Sahel et n’est pas assez à l’écoute des angoisses des populations de ces régions du monde», selon le journaliste Ousmane Ndiaye.

Ousmane Ndiaye, diplômé de l’Université de Dakar, a travaillé pour la presse sénégalaise, le Courrier international et été correspondant de plusieurs médias, dont Le Monde, dans la région du Sahel. Il est maintenant rédacteur en chef de la section Afrique de TV5 Monde. Le Devoir l’a joint à Paris. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.​

Comment analysez-vous la défaite américaine — en fait, occidentale — en Afghanistan ?

Il faut se placer dans une large perspective historique. Au cours des 50 dernières années, il n’y a pas une intervention militaire occidentale qui a réussi à reconstruire un État ou qui l’a aidé à repartir sur une base démocratique. Il ne faut pas oublier qu’avant l’intervention américaine en Afghanistan, il y a eu une intervention un peu semblable en Somalie au début des années 1990. Là aussi, ça s’est fini par une catastrophe, par un retrait qui ressemble à bien des égards au retrait actuel en Afghanistan. Pourtant, moins d’une décennie plus tard, après le 11 septembre 2001, les Américains s’engageaient dans une nouvelle aventure semblable.

Pourquoi la mutation de cette société et le « nation building » ont-ils échoué ?

On ne peut pas construire une nation de l’extérieur, en dehors d’elle-même et de ses valeurs, en dehors de sa trajectoire historique. On ne peut pas greffer des principes fondamentaux. Tout le nœud de l’échec du projet universaliste occidental est là. D’autant plus que les sociétés conquises se cabrent. Je vais reprendre la thèse du sociologue Gilles Dorronsoro qui parle de la faillite de l’expertise occidentale en Afghanistan : l’Occident vit d’une mythologie, l’Occident projette ses propres peurs en Afghanistan ou au Sahel et n’est pas assez à l’écoute des angoisses des populations de ces régions du monde. C’est un paradigme pesant. Il faut donc sortir de ce paradigme pour ne pas reproduire les erreurs ailleurs.

Quelle image les Occidentaux laissent-ils après l’Afghanistan ?

Les Occidentaux perdent de vue que nous vivons dans un monde qu’ils dominent depuis plusieurs siècles. Les interventions militaires se font maintenant dans des pays colonisés et dominés. Remontez de trois générations dans chaque famille afghane, somalienne ou sénégalaise et vous trouverez quelqu’un qui a connu la colonisation et la domination occidentale. Les contradictions des positions occidentales n’échappent à personne. Les Américains étaient en Afghanistan pour combattre l’obscurantisme des talibans, mais l’Arabie saoudite n’est pas moins rétrograde. Ce pays a piégé un journaliste et l’a découpé en morceaux ; il reçoit pourtant l’appui des Américains et des Européens. Pourquoi refuser la barbarie afghane et accepter la barbarie saoudienne ?

Les contradictions sont les mêmes au Sahel ?

Bien sûr. Au Sahel, les Français disent ne pas négocier avec les terroristes, mais ils négocient avec les preneurs d’otages. Ces contradictions affaiblissent énormément la portée du discours sur les grandes valeurs universelles. On atteint un tel niveau de contradiction que le discours occidental devient inaudible, même pour les élites progressistes. Ces contradictions et l’absence de ligne éthique et politique claires servent les discours intégristes. Le principal allié de la France au Sahel, c’est le Tchad. Le Tchad, c’est une dictature. Son armée est connue pour ses massacres, ses viols. Au nom de la realpolitik, la France a décidé que le meilleur allié dans la région est un régime dictatorial. Comment alors faire passer un discours sur la démocratie et le respect des droits de la personne ? Comment accepter qu’au Tchad, le fils Idriss Déby succède au père comme président et qu’au Mali, on réclame des élections ? La vieille doxa ne tient plus et augmente la défiance des progressistes et la volonté des radicaux.

Quel sera l’effet de la victoire talibane au Sahel ?

Pour les djihadistes sahéliens, c’est déjà une victoire psychologique. Le leader djihadiste malien Iyad Ag Ghali a dit en août qu’il se réclamait de la stratégie des talibans. Il dit qu’il va finir par gagner, qu’il va jouer le temps et l’emporter comme en Afghanistan. La France est en train de se retirer ; les Européens rechignent à s’engager ; les Américains ne s’engageront pas. Sur le temps long, avec l’érosion des États corrompus, les djihadistes pourraient bien triompher là aussi. D’ailleurs, avant l’intervention française en 2013, ils ont occupé un territoire deux fois plus grand que la France. La victoire est encore très possible pour les rebelles. Les djihadistes mènent la guerre et les armées nationales réagissent. Des régions entières du Burkina Faso sont sous leur contrôle.

Que reste-t-il comme moyen d’intervention ?

La réponse militaire n’est pas la bonne. Il faut que l’Occident trouve d’autres moyens pour étendre les principes démocratiques et les valeurs qu’il porte dans le monde. Le creuset du radicalisme, c’est aussi la faillite des États complètement corrompus. Il faut miser sur les forces positives de la société civile. Il faut une réponse humaine. La majorité des jeunes qui s’engagent dans les groupes djihadistes sont des jeunes paumés, accablés d’injustice et de misère avec une totale arrogance des élites.

Les contradictions des positions occidentales n’échappent à personne.

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