Depuis le 11 Septembre, la menace terroriste s’est complexifiée

Les mesures de sécurité mises en place à la suite du 11 Septembre 2001 auront permis d’éviter de nouveaux attentats d’envergure en Occident dans les années qui ont suivi.
Photo: Seth McAllister Agence France-Presse Les mesures de sécurité mises en place à la suite du 11 Septembre 2001 auront permis d’éviter de nouveaux attentats d’envergure en Occident dans les années qui ont suivi.

Il y a 20 ans, les terroristes d’al-Qaïda orchestraient l’une des attaques les plus meurtrières jamais perpétrées en sol américain. Ce n’est toutefois que lors de la dernière décennie que la menace d’attentats s’est amplifiée dans le monde, guidée par des groupes et des idéologies plus complexes que jamais, selon les experts consultés par Le Devoir. Analyse.

Si l’attaque du 11 Septembre a mis en lumière la menace terroriste de l’organisation islamiste al-Qaïda, elle n’a toutefois pas amplifié la quantité d’actes terroristes dans les années qui ont suivi. Il faudra plutôt attendre le début des années 2010 avant de voir le nombre d’attentats se multiplier à l’échelle mondiale.

Selon la Global Terrorism Database (GTD) de l’Université du Maryland, un peu plus de 1800 attaques terroristes se sont produites à travers le monde en 2000. En 2017, elles s’élevaient à près de 11 000, avec un record de 16 900 trois ans plus tôt, en 2014.

 


« Il est vrai que durant la décennie qui a suivi le 11 Septembre, il y a eu peu d’attentats commis en sol occidental. Rapidement, les États-Unis ont enrayé la machine al-Qaïda. L’organisation a subi des attaques très solides de la part des pays occidentaux », explique David Morin, cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents.

Les mesures de sécurité mises en place à la suite du drame auront aussi permis d’éviter de nouveaux attentats d’envergure en Occident dans les années qui ont suivi. Or, ils se sont poursuivis dans plusieurs pays du Moyen-Orient, rappelle Aurélie Campana, professeure à l’Université Laval et spécialiste des conflits, du terrorisme et des relations internationales. L’augmentation marquée débute notamment vers 2005, coïncidant avec les troubles en Irak et la guerre civile qui s’ensuivit.

Encore aujourd’hui, la majorité des décès liés au terrorisme se produisent dans quelques pays. Sur les 26 445 décès dus au terrorisme dans le monde en 2017, 95 % sont survenus au Moyen-Orient, en Afrique ou en Asie du Sud. Moins de 2 % des décès ont eu lieu en Europe, dans les Amériques ou en Océanie.


L’Irak, l’Afghanistan, la Syrie, la Somalie et le Nigeria sont les pays ayant enregistré le plus grand nombre de décès liés au terrorisme cette année-là, tous leurs bilans s’élevant au-dessus de 1800 morts. L’Irak, l’Afghanistan, l’Inde, le Pakistan et les Philippines ont été les plus touchés en matière de nombre d’attentats.

« En luttant contre le terrorisme à l’étranger, on a déstabilisé des régimes, ce qui a eu pour effet d’accroître la menace terroriste dans ces pays-là, mais de la neutraliser chez nous », note M. Morin.

Dans l’ombre du djihadisme, l’extrême droite

Or, si le terrorisme djihadiste mondial était sous les feux des projecteurs depuis le 11 Septembre, une autre menace grandissante, elle, a gagné du terrain en Amérique du Nord.

Selon David Morin, si plusieurs associent toujours la menace terroriste à l’extrémisme islamique, les victimes d’attentats menés par des individus d’extrême droite dépassent celles du djihadisme en Amérique du Nord, et ce, depuis 2002. « Depuis le début des années 2010, dans l’ombre du djihadisme, un extrémisme violent a commencé à naître, clairement associé à l’extrême droite et qui, lui aussi, s’est mis à commettre plus d’attentats en Occident, comme l’attentat en Norvège », illustre-t-il. Les attentats d’Olso et d’Utøya, survenus en 2011, ont coûté la vie à 77 personnes.

Au Canada aussi, les attaques terroristes se sont aussi multipliées à partir du début des années 2010. L’attentat au Métropolis (2012), la fusillade au parlement en 2013, l’attentat à la grande mosquée de Québec en 2017, l’attaque au camion-bélier de Toronto en 2018 et la récente attaque contre une famille musulmane à London, en Ontario, en sont des exemples récents.

 


Cette poussée en sol canadien serait directement liée à la montée d’individus solitaires ou de petits groupes aux idéologies radicales, selon les deux spécialistes. Ces menaces, « qu’il ne faut pas négliger au Canada », constituent toujours un risque, selon Mme Campana, particulièrement en raison de l’isolement dû aux mesures de lutte contre la COVID-19. « On a aujourd’hui, en lien avec la pandémie qu’on vit depuis un an et demi, une menace réelle qui vient d’individus isolés ou de groupes très faiblement structurés qui sont antimesures sanitaires et avant tout antigouvernementaux », précise-t-elle.

Les discours extrémistes antisanitaires et les menaces à l’égard des élus depuis la dernière année nous ramènent effectivement dans « une ère de remontée de l’extrémisme potentiellement violent et de la pensée complotiste », soutient le professeur David Morin, de l’Université de Sherbrooke.

Menace diffuse

Si les organisations terroristes internationales ont plus de difficultés à orchestrer des attaques en sol occidental, la menace n’est pas totalement disparue : elle serait surtout plurielle, selon Mme Campana.

« La menace, elle ne s’exprime pas forcément en violence physique, mais il y a un risque de polarisation et de crispation de plus en plus grand. Le sentiment antigouvernemental qu’expriment ces groupes-là pourrait rejoindre un nombre d’individus de plus en plus grand qui sont désillusionnés par la politique », croit-elle.

C’est bien ce qui rend le terrorisme d’aujourd’hui si complexe et si diffus, selon les experts. « [Il y a 20 ans], on avait une image d’Épinal d’al-Qaïda, qui était l’organisation internationale qui avait planifié et exécuté une attaque en Occident. Finalement, il a constamment fallu ajouter à ça de nouvelles organisations, comme le groupe armé État islamique, et des individus de chez nous qui se sont radicalisés », soutient M. Morin.

En février dernier, le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, annonçait l’ajout de 13 groupes jugés violents à la liste des organisations terroristes, dont les Proud Boys. Parmi eux, on note des groupes néonazis, un groupe nationaliste russe et plusieurs groupes extrémistes religieux. Au total, 73 groupes sont inscrits aux registres des organisations terroristes au Canada.

« Si vous ajoutez [à la radicalisation de plusieurs idéologies] le facteur réseaux sociaux, n’importe qui est capable de proliférer sur la Toile et de renforcer ce sentiment chez d’autres. On est dans un monde qui est devenu infiniment complexe par rapport à la question de l’extrémisme violent », conclut M. Morin.

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