Pour les musulmans d’ici, il y a un avant- et un après-11 Septembre

Le Centre islamique de l'Outaouais à Gatineau, vandalisé en janvier 2012.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le Centre islamique de l'Outaouais à Gatineau, vandalisé en janvier 2012.

Tant les témoignages que les statistiques sur les crimes haineux le démontrent : les attentats de 2001 à New York teintent encore le regard porté sur les musulmans, au Québec et ailleurs. Vingt ans plus tard, l’amalgame trompeur entre islam et violence reste bien présent en Occident.

« Avant le 11 Septembre, personne ne savait où était l’Afghanistan. Après, l’attention internationale s’est tournée vers le pays, mais on l’a tout de suite dépeint de façon très obscure et associé au terrorisme », raconte la jeune avocate Mina Chamsi, membre de la diaspora afghane.

Celle qui a grandi au Québec se souvient très bien de cette journée. En 1re secondaire, un enseignant avait dit à sa classe « qu’il était temps que l’Afghanistan soit envahi » pour y attaquer « les méchants » ; elle s’était alors effondrée en larmes.

« L’islam a été associé au terrorisme avec le 11 Septembre ; le regard [des gens] a changé. C’était choquant pour moi, parce qu’on n’avait vraiment pas été élevées comme ça [mes deux sœurs et moi]. Et ces idées préconçues m’ont suivi tout au long de mon parcours », dit-elle. Quand elle se fait questionner sur sa liberté à épouser un homme « non afghan » ou encore sur « sa capacité d’intégration à la société montréalaise », elle comprend très bien qu’elle fait partie d’une minorité mal comprise « et mal aimée », expose la jeune avocate.

Coraline Le Moyne, une autre Québécoise musulmane, a elle aussi senti les préjugés peser lourd après les attentats : « C’est comme si 2001 avait justifié les gens qui voulaient dire que les musulmans sont des barbares. »

Celle qui s’est convertie à l’islam en 2001 a réalisé la profondeur des discriminations quand elle a commencé à porter le voile. « J’étais la seule femme à travailler voilée à Granby », relate-t-elle. Elle s’est fait lancer une sloche depuis une voiture de passage, s’est fait traiter de « Ben Laden » et « d’intégriste » à la pharmacie où elle travaillait. Elle et son mari ont ensuite décidé de quitter la région pour s’installer à Montréal, raconte-t-elle.

Martin Geoffroy, lui, n’est ni Afghan ni musulman, mais il a aussi vu cette perception changer.

En septembre 2001, le directeur du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux (CEFIR) étudiait l’intégrisme chrétien au doctorat à l’Université de Montréal. « Peu de gens s’intéressaient à mon sujet de recherche. On disait : “Ça existe encore l’intégrisme ?” Mais le 11 Septembre, les gens se sont mis à me chercher et à m’appeler pour que je leur explique pourquoi des extrémistes avaient attaqué », relate-t-il.

« C’est comme si on s’était dit à partir de ce moment : “Ça existe. Ils sont ici. Et maintenant, ils nous veulent du mal” », résume-t-il à gros traits.

Un phénomène quantifiable ?

Aux États-Unis, les données du FBI ont montré que les crimes contre les musulmans avaient atteint un sommet dans les quelques mois suivant les attaques du 11 Septembre, passant de 28 en 2000 à 481 en 2001. Ils sont redescendus à 155 dès 2002, mais ils n’ont plus jamais été aussi bas qu’avant les attentats.

Du côté de Statistique Canada, c’est en 1999 qu’une première enquête s’intéresse aux crimes haineux, mais il faudra attendre 2009 pour qu’assez de détails sur leurs cibles soient publiés, a indiqué au Devoir une agente de communication de l’organisme fédéral. Depuis lors, ces crimes connaissent d’importantes fluctuations d’année en année. En 2017, 349 crimes haineux contre des musulmans ont été rapportés par les services de police d’un bout à l’autre du pays, puis ce chiffre est redescendu à 166 l’année suivante.

Ces données ont plusieurs points faibles qui limitent leur utilité, note toutefois Louis Audet Gosselin, directeur scientifique du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV). D’abord, ce genre d’incidents n’est pas systématiquement rapporté à la police. Ensuite, certains crimes — le vandalisme d’une mosquée par exemple — sont plus faciles que d’autres à attribuer à des motifs religieux. Enfin, plusieurs manifestations islamophobes ne sont pas nécessairement criminelles.

Les crimes haineux suivent la courbe des débats publics, observe M. Audet Gosselin. « Ça a tendance à accentuer les réactions, même si ces débats ne sont pas nécessairement motivés par la haine. Du moment où les positions deviennent très clivées, la polarisation peut encourager ou faciliter le passage à l’acte de certaines personnes. »

Distinguer l’islamophobie du racisme

M. Geoffroy insiste quant à lui pour différencier le mot « racisme », qui désigne un clair sentiment de supériorité par rapport à un groupe ethnique ou à une culture, du mot « islamophobie » : « C’est plutôt la peur de l’autre, d’une religion en particulier, un sentiment d’être vulnérable par rapport à l’autre. Un discours qui rend légitimes certaines pratiques d’exclusion, parce qu’on perçoit l’islam comme incompatible avec les sociétés occidentales. »

Il a récemment documenté les événements organisés par des groupes d’extrême droite au Québec depuis 2010 : « C’est l’islamophobie qui mobilise le plus ces groupes. On est plus dans la peur d’être envahi que dans l’idée qu’on est une race supérieure », note-t-il encore.

Le terme « islamophobie » ne serait par ailleurs apparu qu’en 1997, dans un rapport maintenant célèbre du Runnymede Trust, un groupe de réflexion britannique sur l’égalité raciale. « Cette perception date toutefois d’avant [les attentats de 2001]. On voit par exemple une perception rétrograde de l’islam dans des productions culturelles autour de la colonisation », dit M. Audet Gosselin.

Mais le 11 septembre 2001, les musulmans d’Occident sont sans aucun doute sortis de leur « relatif anonymat », ajoute-t-il, et la question des intégrismes est devenue omniprésente dans le discours public.

Les amalgames aussi, constatent d’une même voix tant les experts que les musulmanes interrogés par Le Devoir. « La vision négative des musulmans a teinté beaucoup de débats qui n’ont pas rapport avec le terrorisme ou le djihadisme, comme celui sur le port du voile, par exemple », illustre M. Audet Gosselin.

La menace terroriste est peut-être en augmentation dans le monde, dit Mina Chamsi, mais ici, le sentiment de sécurité de plusieurs communautés musulmanes s’est affaibli, voire évanoui — surtout après l’attentat à la grande mosquée de Québec en 2017 et l’attaque de London en juin dernier.

« On ne doit jamais oublier ce qui s’est passé à New York, les victimes et leur famille. Mais on doit se servir de ce moment-là pour nous pousser à nous renseigner », conclut Coraline Le Moyne.



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