Le combat clandestin des vétérans de la mission canadienne en Afghanistan

«Il faut arrêter de dire qu’on a fait ça pour rien. L’eau qu’on a mise dans les villages, elle a servi à laver des enfants, l’électricité a servi aussi», estime Claude Lavoie, vétéran de la mission canadienne en Afghanistan.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Il faut arrêter de dire qu’on a fait ça pour rien. L’eau qu’on a mise dans les villages, elle a servi à laver des enfants, l’électricité a servi aussi», estime Claude Lavoie, vétéran de la mission canadienne en Afghanistan.

Depuis la prise de Kaboul, des dizaines de vétérans de l’armée canadienne s’activent en coulisses pour rapatrier et accueillir les Afghans qu’ils ont côtoyés. Un réseau clandestin de résistance qui leur permet aussi de surmonter leur frustration face à l’échec de la mission canadienne.

Tim Laidler, un ex-militaire basé à Vancouver, travaille sans relâche pour rapatrier le plus d’Afghans possible au pays. « En ce moment, ils attendent que les aéroports rouvrent ou cherchent à traverser la frontière. »

Sa fondation, le Réseau de transition des vétérans, et d’autres groupes ont décidé de compenser l’inefficacité du gouvernement en coordonnant eux-mêmes des départs, explique-t-il. Une posture rebelle plutôt inhabituelle pour des anciens combattants, de son propre aveu.

Depuis le départ du dernier avion, le 31 août, son réseau déplace des familles d’une cachette à l’autre en attendant qu’une voie de sortie apparaisse. Ils communiquent avec eux par des applications de messagerie, comme WhatsApp ou Messenger, et parfois même des applications cryptées, comme Signal. « Nous avons toujours des milliers de personnes dans notre réseau de maisons sécurisées. »

Des 1200 familles qui s’étaient inscrites dans le cadre du programme de rapatriement du gouvernement, « seulement 15 % ont réussi à se rendre à l’aéroport avant la fermeture du pays », précise M. Laidler. Quant à ceux qui ont réussi à s’y rendre, ils devaient marcher « dans un réseau d’égouts plein de barbelés qui leur lacéraient les pieds », raconte le vétéran. « Certains ont dû rester là deux ou trois jours à attendre qu’un membre de notre réseau les trouve pour les sortir de là afin qu’ils puissent rejoindre l’équipe canadienne à l’aéroport. »

Le « gros problème », dit-il, c’est que le gouvernement tarde à répondre aux demandes des Afghans qui ont côtoyé les forces canadiennes, mais qui ne sont pas des interprètes.

Après avoir servi en Afghanistan en 2008, Tim Laidler avait réussi à faire venir au pays les quatre interprètes avec qui il travaillait. « En mai dernier, l’un d’eux m’a dit avoir appris que trois de ses cousins avaient été tués parce que lui et son frère étaient interprètes pour le gouvernement canadien. » Pour lui, c’est devenu une affaire personnelle. « Comme soldat, c’est moi qui regardais les Afghans dans les yeux et leur disais que ça valait la peine de nous faire confiance, que ça valait la peine de se battre. »

« Je voyais la peur dans ses yeux »

Ils sont environ une centaine dans son réseau, dont Brian McDonald, un autre vétéran, basé à Fredericton, au Nouveau-Brunswick. « Ce qui se passe là-bas dépasse l’imagination », dit cet ancien membre du Royal 22e régiment.

Il estime que ces dernières semaines, leur réseau a pu aider « des centaines d’Afghans ». Les vétérans, dit-il, disposaient des « bons contacts » afin d’obtenir des renseignements et guider les Afghans vers les vols, les aéroports.

Récemment, M. McDonald a pu assister à l’arrivée d’une première famille de 10 Afghans à Fredericton, des marchands qui vendaient de l’artisanat local à l’ambassade du Canada à Kaboul.

Depuis la fermeture de l’aéroport de la capitale, les ressources de son réseau sont limitées, notamment parce que les contractuels canadiens (d’anciens militaires) qui aidaient les familles sur le terrain sont rentrés à leur tour. « Ils les amenaient dans nos refuges, leur apportaient de la nourriture, des téléphones. Certains ont couru de grands risques pour faire cela. »

Claude Lavoie, qui réside à Québec, ne fait pas partie du même réseau que MM. McDonald et Laidler. Mais ce vétéran a lui aussi cherché à faire jouer ses contacts pour sauver des Afghans.

« J’ai reçu un appel à l’aide en pleine nuit il y a 15 jours. » L’appel venait d’Ahmed (nom fictif), un spécialiste afghan des communications avec qui il était resté en contact après leur collaboration en 2006 et 2009. Claude ne veut pas divulguer le vrai nom de son ami pour ne pas courir le risque que des talibans l’identifient. « Je voyais la peur dans ses yeux. Dans sa voix. […] Sa maison a été vandalisée à Kandahar, et ils ont trouvé plein de documents qui l’incriminaient, qui indiquaient qu’il faisait partie de la mission avec nous. »

Depuis son départ d’Afghanistan, il communiquait avec Ahmed « au moins toutes les deux semaines » sur Facebook. « Il croyait vraiment en son pays. Il a eu sept enfants. Il voulait repeupler un Afghanistan libéré des talibans. » Ces dernières semaines, ils se sont parlé presque tous les jours. « Aujourd’hui, il m’a dit que l’ambassade canadienne était fermée. Ils sont arrivés à un checkpoint taliban et il y a eu des coups de feu, mais il a été correct. Il a réussi à se sauver avec sa famille. Ça fait deux semaines qu’il change tous les soirs d’endroit pour dormir. Il se promène. »

Claude a tenté de l’aider à attraper un vol, sans succès. Il a récemment conseillé à Ahmed de filer vers le nord où se trouve la résistance du fils du commandant Massoud. Mais ce n’est pas évident avec sept enfants, dont certains sont encore tout jeunes.

Pas d’appels à l’aide

Comme tous les vétérans avec qui Le Devoir s’est entretenu, Claude est furieux de la facilité avec laquelle les talibans ont pu reprendre le contrôle du pays. Mais en venant en aide aux Afghans, ces anciens militaires arrivent aussi à canaliser leur frustration vers quelque chose de constructif. « C’est pour ça qu’on est tous là-dedans, dit Tim Laidler. Je n’ai pas pris une seule journée de congé depuis un mois. »

Pour les gens qui ont pris part à la mission, le retour des talibans est un séisme dont ils n’ont pas fini de ressentir les secousses. « C’est comme si le combat demeure en eux », note Marie-Claude Michaud, l’ancienne directrice du Centre de la famille de Valcartier. « Pour un vétéran, la mission n’est jamais terminée. »

Elle-même dit avoir été « profondément troublée » par les récents événements. « Il y a des familles qui ont été brisées, éclatées (à cause de la mission) », note, des trémolos dans la voix, celle qui épaulait les familles à l’époque. « Quand on voit tous les efforts qui ont été faits, ça porte à réflexion. »

Beaucoup disent que ça n’a servi à rien, déplore Claude Lavoie. « Moi, j’ai des chums qui étaient prêts à décoller pour y aller… Il faut arrêter de dire qu’on a fait ça pour rien. L’eau qu’on a mise dans les villages, elle a servi à laver des enfants, l’électricité a servi aussi. »

Paradoxalement, les centres d’aides aux militaires ne sont pas inondés d’appels. Rien de particulier du côté du Centre de la famille de Valcartier. Même chose à l’organisme Wounded Warriors, qui offre un soutien en santé mentale aux vétérans. « On n’a même pas observé de changements dans le sujet des appels », explique le coordonnateur, Steven Boychyn. Comment expliquer cela ? « On s’attend à ce que ça arrive d’ici peu, dit-il. On est prêts. »

Selon Claude Lavoie, ce n’est qu’une question de temps. « À l’heure actuelle, on est dans le processus de rage et d’acceptation. Après ça, on va tomber dans une phase de résilience, c’est la phase qui va être critique. »

Du sauvetage à l’accueil des réfugiés

En plus de l’aide au rapatriement des travailleurs afghans, des vétérans commencent à se mobiliser pour soutenir leur accueil au Canada. Au Québec, une seule famille de réfugiés est arrivée pour l’instant, à Sherbrooke, mais les uns et les autres se préparent à la suite.

« Ce n’est pas parce qu’un militaire a cessé de porter l’uniforme qu’il a perdu son désir de servir », explique Namita Joshi, de l’organisme True Patriot Love. Cette association caritative a ainsi récolté 340 000 $ ces dernières semaines grâce à son Fonds pour le rétablissement afghan. Fondé il y a 20 ans pour soutenir les militaires qui rentraient d’Afghanistan, l’organisme souhaite désormais soutenir aussi les Afghans qui ont servi l’armée canadienne.

« L’argent va permettre de soutenir à la fois les militaires perturbés par la situation actuelle et les Afghans qui ont servi le Canada », explique Mme Joshi. « À nos yeux, c’est la bonne chose à faire en ce moment. »

Besoin d’aide ? N’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553)

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