Une campagne dans l’ombre de l’Université Laurentienne

Depuis des mois, le NPD accuse les deux députés libéraux de la région de Sudbury, Paul Lefebvre et Marc G. Serré, d’avoir laissé l’Université Laurentienne se mettre à l’abri de ses créanciers en raison de leur inaction. Sur la photo, Jagmeet Singh lors de son passage à Sudbury, à la fin du mois d’août.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Depuis des mois, le NPD accuse les deux députés libéraux de la région de Sudbury, Paul Lefebvre et Marc G. Serré, d’avoir laissé l’Université Laurentienne se mettre à l’abri de ses créanciers en raison de leur inaction. Sur la photo, Jagmeet Singh lors de son passage à Sudbury, à la fin du mois d’août.

Dans les rues de Sudbury et dans ses villages environnants, tout le monde semble être touché, de près ou de loin, par l’abolition de près de 70 programmes à l’Université Laurentienne. Sophie Benoit, une diplômée en promotion de la santé qui vit à Val Caron, a vu son ancien programme éliminé. La nièce d’une électrice rencontrée au centre-ville de Sudbury a dû partir étudier à Ottawa. Le fils de Donald Dennie, un professeur à la retraite, a perdu son emploi. Malgré tout, certains électeurs hésitent à blâmer quiconque pour les déboires de l’université.

Depuis des mois, le NPD accuse les deux députés libéraux de la région, Paul Lefebvre et Marc G. Serré, d’avoir laissé l’Université Laurentienne se mettre à l’abri de ses créanciers en raison de leur inaction. À leur tour, les députés fédéraux ont accusé le gouvernement ontarien de ne pas avoir répondu à leurs appels et à la délégation provinciale du NPD, qui détient les deux sièges à Queen’s Park, de ne pas avoir réagi à temps. La semaine dernière, le débat s’est transporté sur la scène électorale : le campus a eu la visite de Jagmeet Singh et de Justin Trudeau, venus défendre tour à tour leur plateforme en matière d’éducation postsecondaire en français en milieu minoritaire.

Comme presque chaque année, la compétition entre le Parti libéral et le NPD est féroce dans la région. Les courses dans les circonscriptions de Sudbury et Nickel Belt, qui regroupe des dizaines de villages en banlieue, comme Val Caron, ont longtemps alterné entre les deux partis. Selon le site d’analyse de sondages 338Canada.com, Nickel Belt penche en faveur du NPD cette année, tandis que Sudbury pourrait aller tant aux libéraux qu’aux néodémocrates.


« Il y a 300 personnes comme moi qui sont très énervées [en raison de la crise à la Laurentienne], mais ça ne fait pas une élection », prévient toutefois l’ancienne professeure de science politique Aurélie Lacassagne, licenciée lors des mises à pied en avril. « La catastrophe économique et sociale de la Laurentienne ne sera pas encore assez visible le jour de l’élection pour que les gens fassent payer à ceux qui devraient payer », dit-elle. Faute de pouvoir déterminer un responsable pour la crise en septembre 2021, ce sont les candidats élus dans trois semaines qui pourraient avoir à subir le mécontentement des électeurs dans les prochaines années.

Répercussions économiques

Le centre-ville de Sudbury a vu des jours meilleurs, remarque Valerie Fremlin, l’une des propriétaires de La Fromagerie, rue Elgin. À une certaine époque, les rues du quartier bourdonnaient d’étudiants. Les commerçantes comme Valerie Fremlin et Veronica Desjardins, gérante du bar Laughing Buddha, s’attendent à ce que la situation empire dans les prochaines années. Elles font partie des premières personnes qui vivront cette catastrophe économique, qui coûtera plus de 100 millions de dollars à l’économie locale.

Ça me brise le coeur

La Place des Arts du Grand Sudbury, bâtiment dont l’ouverture est imminente, suivra probablement. L’immeuble deviendra bientôt le quartier général de la communauté culturelle francophone de Sudbury, mais l’élimination de près de 30 programmes en français a déjà mené au départ de la région de plusieurs professeurs, un public cible de l’institution. Les programmes de théâtre et littérature, où était formée la relève, ne sont plus offerts. « J’ai rencontré certains administrateurs cette semaine, et ils se grattent beaucoup la tête », admet Thierry Bissonnette, un professeur émérite récemment licencié.

« Ça me brise le cœur », se désole Nadia Verrelli, candidate du NPD dans Sudbury. La néodémocrate, politologue de formation, faisait partie elle aussi du groupe de professeurs mis à la porte. L’idée de se présenter dans la circonscription lui trottait dans la tête depuis la fin de 2020. « Lorsque la Laurentienne s’est prévalue de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC) et que les députés n’étaient pas là pour la communauté, j’ai pensé “c’est assez” », dit-elle.

Du nouveau chez les libéraux

La cible de ses critiques, le député sortant Paul Lefebvre, n’est par contre pas là pour les recevoir durant la campagne. En effet, en mars, le Sudburois a annoncé qu’il ne tenterait pas d’obtenir un troisième mandat. Il soutient ne pas avoir su d’avance que l’université se mettrait à l’abri de ses créanciers. Sa successeure, Viviane Lapointe, priorise la relance économique et la création d’emplois, le soutien des aînés et les mesures pour lutter contre les changements climatiques.

Mais la candidate n’a pas manqué de condamner les propos de Jagmeet Singh sur le dossier de la Laurentienne à la suite de son passage à Sudbury le 28 août. Le chef du NPD s’est alors opposé à une mesure encouragée par les francophones du nord : le transfert de tous les programmes en français restant à l’Université Laurentienne vers l’Université de Sudbury, une plus petite université qui veut devenir autonome. Deux députés provinciaux du NPD l’avaient pourtant demandé en avril. Sur les réseaux sociaux, Viviane Lapointe a qualifié les commentaires du chef de « très désobligeants » envers la communauté francophone. Interrogée par Le Devoir, la candidate n’a toutefois pas indiqué clairement si elle était en faveur du transfert. Son collègue Marc G. Serré garantit pour sa part son appui.

Dans une région où la connaissance des enjeux locaux d’un candidat peut faire la différence entre une victoire et une défaite, un commentaire comme celui de M. Singh peut rapidement causer des remous. « C’est une frustration constante chez les électeurs nord-ontariens que les gens ne comprennent pas leurs enjeux », analyse David Tabachnick, professeur de science politique à l’Université Nipissing.

Mais dans les deux circonscriptions, la différence d’opinions sur le dossier ne tient pas les électeurs en haleine.

Élections controversées

Devant l’épicerie Metro de Val Caron, Diane Généreux ne mâche pas ses mots avant l’arrivée de son conjoint, Denis, venu se joindre à la conversation. « Justin Trudeau n’aurait pas dû déclencher les élections. Jeune, je votais pour le Parti libéral. En vieillissant, le parti me rejoint moins. Il ne fait pas assez pour les aînés », juge la Franco-Ontarienne.

À 20 minutes à l’ouest, dans le village de Chelmsford, Pam Perron, une répartitrice du service des urgences 911, décrit son député, Marc G. Serré, comme une personne « phénoménale », mais confie qu’elle ne veut pas voir Justin Trudeau réélu premier ministre. Marc G. Serré, pense-t-elle, a choisi le mauvais parti. La résidente de Chelmsford s’est rendue à l’aéroport de Sudbury pour observer l’arrivée du chef libéral le 31 août. « On n’aurait pas dû avoir des élections », commente Lisa Laurin, une électrice du NPD depuis l’âge adulte, qui estime que son ancien représentant à la Chambre des communes et Paul Lefebvre sont « absolument responsables » de la crise à la Laurentienne.

Sur la terrasse feuillue du Kuppajo Espresso Bar, au centre-ville de Sudbury, le professeur à la retraite de l’Université Laurentienne Donald Dennie qualifie l’élection de « dépense d’argent inutile ». Le professeur vote presque toujours NPD, mais pense néanmoins que la gestion de l’université est une responsabilité provinciale. Sue, qui a voté pour le NPD, le Parti libéral et les conservateurs dans le passé, est toujours indécise. Mais elle n’est pas prête à blâmer les députés libéraux pour la restructuration de l’université.

Si les candidates du NPD — Nadia Verrelli dans Sudbury et Andréane Chénier dans Nickel Belt — veulent l’emporter, elles devront faire une « campagne de fond et de terrain beaucoup plus importante » que les libéraux, pense Aurélie Lacassagne.

Le 1er septembre au soir, les deux candidates de Sudbury parcouraient les rues de la ville : Viviane Lapointe au sud et Nadia Verrelli dans le quartier ouvrier du Moulin à fleur. Viviane Lapointe, accompagnée d’une ancienne conseillère municipale de la ville de Sudbury, qui la dirigeait à des portes spécifiques grâce à l’application Libéraliste ; Nadia Verrelli, assistée de deux de ses anciens étudiants de l’Université Laurentienne, calepins en main.


Ce reportage bénéficie du soutien de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.


 

À voir en vidéo