Sur les traces de Victor Bourgeau, l'architecte qui a façonné Montréal

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
La chapelle des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu, avant 1928, dont la clôture provient de l’ancien palais épiscopal de Mgr Bourget, incendié en 1852.
Photo: Archives des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph La chapelle des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu, avant 1928, dont la clôture provient de l’ancien palais épiscopal de Mgr Bourget, incendié en 1852.

Ce texte fait partie du cahier spécial Patrimoine religieux

Au milieu du XIXe siècle, les communautés religieuses structurent les services publics et le tissu urbain de Montréal sous la houlette de Mgr Bourget et de son architecte attitré, Victor Bourgeau. À travers l’œuvre de ce dernier, le Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal propose d’explorer cette période charnière de l’histoire de la ville.

Près du mont Royal, l’iconique dôme vert de l’Hôtel-Dieu marque le paysage montréalais depuis 1860. Au sein de la coupole, un décor peint représente des membres de la sainte Famille. Les sœurs cloîtrées logeaient autrefois dans l’aile ouest, tandis que l’aile est hébergeait un hôpital. La chapelle, au centre, rassemblait les sœurs, les villageois du coin et les malades.

À travers ses lignes architecturales, l’Hôtel-Dieu raconte comment la « ville aux 100 clochers » s’est transformée au XIXe siècle pour acquérir le visage qu’elle a aujourd’hui, notamment grâce au rôle clé des communautés religieuses, l’établissement de services publics, la structuration de la ville et l’épanouissement des arts.

Premier réseau d’assistance publique

« C’est le Montréal préindustriel des années 1840-1850, lorsque l’évêque Mgr Bourget met en place le réseau d’assistance publique qui va rester jusqu’à la Révolution tranquille en 1960 », explique Paul Labonne, historien et directeur du Musée des Hospitalières. « Son architecte a été Bourgeau ; les deux hommes sont intimement liés. C’est ça qu’on voulait que le public découvre. » Avec trois circuits guidés et une exposition, le Musée des Hospitalières propose de découvrir l’héritage de ces deux hommes pour aborder ce pan de l’histoire — rarement mis en valeur, selon M. Labonne.

En ce milieu du XIXe siècle, Montréal se transforme rapidement. La ville est à l’aube de la révolution industrielle. La population urbaine s’accroît rapidement, avec l’exode rural et l’arrivée d’immigrants anglophones protestants. L’évêque de Montréal s’associe avec des communautés religieuses pour construire couvents, églises et œuvres caritatives, tout comme des écoles, des refuges, des orphelinats, ou des hôpitaux, tel celui de l’Hôtel-Dieu.

« Les gens qui commencent à s’établir sur le Plateau-Mont-Royal viennent à l’église des Hospitalières », explique M. Labonne, en ajoutant que les religieuses vont alors lotir les terrains qui leur appartiennent. « Les communautés religieuses ouvrent des bâtiments où elles vont prodiguer des soins de santé, mais elles structurent aussi l’espace montréalais par la bande. »

Pour réaliser des décors peints et décorer les églises, on fait d’abord venir des artistes de l’étranger, puis on commence à former des artistes locaux, comme le peintre Meloche et le sculpteur Louis-Philippe Hébert. Ces ateliers-écoles sont l’initiative de Napoléon Bourassa, le père d’Henri Bourassa, fondateur du Devoir, indique M. Labonne. « C’est très important comme contexte. Henri Bourassa baigne dans les arts grâce à son père, qui est peintre et décorateur d’église ! » précise-t-il.

Un patrimoine qui résiste au temps

La plupart des bâtiments religieux, qui se multiplient, sont conçus par Victor Bourgeau. Son œuvre, c’est aussi une vitrine sur l’architecture de l’époque, explique Ginette Laroche, spécialiste de l’art religieux québécois et des grands décors peints. « Il faut se rappeler que les écoles d’architectures sont relativement récentes. Bourgeau, c’était un artisan, un menuisier-charpentier ; il a appris au contact d’autres architectes », indique-t-elle. Bourgeau s’inspire d’approches néoclassiques, néorenaissances et néogothiques venant d’Europe et des États-Unis, poursuit l’experte. L’architecte s’inspire par exemple de modèles dans des manuels anglo-américains pour créer les carrelages épurés des plafonds.

« Bourgeau assurait la solidité. Ses bâtiments ne s’écrasent jamais ! » renchérit Raymonde Gauthier, historienne de l’architecture et experte de l’œuvre de Bourgeau. « Il y a très peu d’églises de Bourgeau qui ont disparu. Pour celles qui ont été incendiées, tout ce qui était structurel est encore là. C’est solide, c’est bien fait. » Le prolifique architecte a conçu plus de 300 bâtiments, dont l’Hôtel-Dieu de Montréal, l’ancienne église Saint-Jacques, dont le clocher a été intégré à l’Université du Québec à Montréal, et l’église Saint-Pierre-Apôtre au cœur du quartier gai. Si les plans de la cathédrale de Rimouski ont été conçus par Bourgeau, ce sont des entrepreneurs locaux qui se sont chargés de la construction, révèle Mme Gauthier pour expliquer les travaux de rénovation nécessaires sur cette dernière.

Si le patrimoine de Bourgeau résiste au temps, Ginette Laroche se désole toutefois de voir l’effritement de la mémoire collective en ce qui a trait à l’histoire de Montréal. « Bourgeau a contribué à construire le tissu urbain de Montréal, » dit-elle. Ils [Mgr Bourget et son architecte] ont contribué à construire une identité. C’est important de connaître qui on est pour savoir où on va ! »

Découvrir l’œuvre de Victor Bourgeau

L’exposition temporaire Victor Bourgeau. Un évêque et son architecte est présentée au Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal jusqu’au 2 janvier 2022. Trois différents circuits commentés in situ portant sur l’oeuvre de Victor Bourgeau et la tradition des grands décors peints sont organisés jusqu’à la fin octobre. Les circuits se font à pied ou en autobus et durent en moyenne 4 heures. Il est possible de consulter leur horaire sur le site du musée. L’exposition et les circuits ont été créés par Paul Labonne, Ginette Laroche et Raymonde Gauthier.

  

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