La réappropriation tranquille des lieux de culte

André Lavoie
Collaboration spéciale
Les portes de plusieurs lieux de culte seront ouvertes à l'occasion des 4es Journées du patrimoine religieux, dont celles de l'église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, à Verdun.
Photo: Saul Rosales Les portes de plusieurs lieux de culte seront ouvertes à l'occasion des 4es Journées du patrimoine religieux, dont celles de l'église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, à Verdun.

Ce texte fait partie du cahier spécial Patrimoine religieux

Leurs portes sont souvent closes, par manque de fidèles autant que par manque de moyens. Mais cela sera tout le contraire les 11 et 12 septembre lors des 4es Journées du patrimoine religieux, un événement de découvertes architecturales et culturelles d’abord montréalais en 2018, et qui s’est vite étendu à tout le Québec.

Il suffit de se promener dans les rues des villes ou de sillonner les villages pour apercevoir le clocher d’une église. Ces lieux font partie du paysage depuis quelques siècles, et ce n’est pas pour rien que le Québec était autrefois surnommé « the priest-ridden province ». Les choses ont changé avec la Révolution tranquille, mais l’Église catholique a marqué partout son empreinte, sans compter les lieux de culte appartenant à des communautés anglicanes, méthodistes ou protestantes. Et que dire des synagogues, qui ont façonné l’identité de certains quartiers montréalais.

En 2003, le Conseil du patrimoine religieux du Québec (CPRQ) avait répertorié 2751 lieux de culte au Québec, un bilan impressionnant, mais qui cachait des réalités moins glorieuses : paroisses fusionnées, édifices en décrépitude, démolitions rapides, etc. Si on a l’habitude de dire que les églises sont au cœur de l’histoire du Québec, ce cœur paraît fragile.

C’est justement pour qu’il se remette à battre, et soit ramené à la conscience citoyenne, que le CPRQ organise cet événement destiné à célébrer aussi le patrimoine immatériel, comme la musique, ou encore les archives. Une façon de montrer les multiples facettes d’institutions longtemps très puissantes, et depuis dans l’incertitude.

Des occasions uniques

Malgré les contraintes entourant les mesures sanitaires et la menace du variant Delta, 276 lieux seront à découvrir, alors que l’on en comptait 138 l’an dernier, dans un contexte également pandémique. Un bond très appréciable pour Johanne Picard, chargée de projet au CPRQ et très impliquée dans l’organisation de l’événement, « même si on sait que la COVID-19 a forcément refroidi les ardeurs ».

Elle qui avait participé à l’inventaire de 2003 et visité plus d’un lieu de culte, en a encore à découvrir, et voit dans ces Journées « la pointe de l’iceberg ». « Il y a beaucoup de sites que l’on connaît et que l’on aurait aimé inclure », déplore Johanne Picard. Mais ces limites s’expliquent aisément. « Tout cela repose sur une base volontaire, grâce aux bénévoles, et ce ne sont pas des musées : ils n’ont pas développé des structures d’accueil comme ces lieux-là. »

Photo: Jonathan Roy La chapelle des Cuthbert, à Berthierville

Une chose est sûre : plusieurs portes seront ouvertes, de Gaspé à Gatineau, de Baie-Comeau à Amos en passant par Montréal et Québec. « On veut rapprocher les gens de leurs bâtiments patrimoniaux, souligne la chargée de projet du CPRQ. Si on est de confession catholique, c’est agréable de voir la décoration d’une église presbytérienne ou méthodiste. Combien de personnes passent devant des églises rurales sans jamais s’arrêter, alors qu’elles sont parfois ouvertes quelques jours pendant l’année. Je pense à l’église unie Russeltown [construite en 1826 à Saint-Chrysostome], tout en bois, sans électricité à l’intérieur : c’est une occasion unique de la visiter. »

Visites et concerts

D’autres, qui ont délaissé la pratique religieuse, voudront peut-être renouer avec une certaine modernité. Car un vent de renouveau a soufflé sur l’Église catholique dans les années 1950 et 1960, permettant à des architectes comme Roger D’Astous et Victor Prus d’élaborer des bâtiments singuliers. Le premier, associé au Village olympique et au château Champlain, a conçu des églises à Laval (Saint-Maurice-de-Duvernay), à Repentigny (Notre-Dame-des-Champs) et à Montréal (Saint-René-Goupil), tandis que le second, dont l’une des œuvres emblématiques demeure le Grand Théâtre de Québec, a réalisé en 1967 l’église St. Augustine of Canterbury, à Saint-Bruno-de-Montarville, assortie de créations de son fidèle complice de l’époque, le sculpteur Jordi Bonet.

Au fil des décennies, plusieurs églises à l’acoustique exceptionnelle sont devenues des endroits propices aux enregistrements musicaux et aux concerts. C’est pourquoi les Journées sont agrémentées de visites libres ou guidées, et aussi de près d’une cinquantaine de concerts. « L’effet que peut produire la sonorité d’un orgue représente pour plusieurs une découverte », souligne Johanne Picard, sachant bien que les non-pratiquants sont rarement exposés à cet instrument de musique imposant.

Même chose pour les cloches, qui ont longtemps ponctué le quotidien des Québécois. Après des travaux majeurs, celles de l’église Sacré-Cœur-de-Jésus, rue Ontario à Montréal, sont désormais installées dans la nef, une initiative originale du chef de chœur André Pappathomas, qui profitera des Journées pour proposer toute une série d’activités (concert d’orgue, concert de pièces chorales, visites guidées, etc.) dans ce lieu signé Joseph Venne.

Un architecte pieux et audacieux

Né en 1858 rue Montcalm, enfant de la paroisse, Joseph Venne y laissera son empreinte artistique. L’église Sacré-Cœur-de-Jésus de la rue Ontario marque ses grands débuts d’architecte.

Pas nécessairement le plus connu des architectes québécois, Venne est pourtant une figure importante, par le nombre d’édifices portant sa griffe (une centaine d’églises et d’écoles, de même que des institutions prestigieuses, comme le Monument-National), l’utilisation de nouveaux matériaux pour l’époque (le béton, l’acier) et un farouche désir de transmission.

« Il a participé à la professionnalisation du métier d’architecte », affirme Soraya Bassil, consultante en patrimoine culturel et muséologie, collaboratrice d’une exposition consacrée à l’œuvre de Joseph Venne il y a près de 20 ans à l’Écomusée du fier monde. Car cet homme « très pieux et très religieux » va contribuer à la fondation en 1890 de l’Association des architectes de la province de Québec (aujourd’hui l’Ordre des architectes) et élaborer le premier cours d’histoire de l’architecture. Pour celui qui avait commencé comme apprenti à l’âge de 15 ans, admettant qu’il avait « des manquements scolaires », l’architecte n’aura jamais cessé d’apprendre, de communiquer, et d’innover. On lui doit d’ailleurs la première école à l’épreuve du feu, l’école Salaberry à l’angle des rues Robin et Beaudry à Montréal, après une tragédie survenue en 1907.

Celui que Soraya Bassil qualifie de « pionnier » a fait partie de ces architectes dits victoriens, « période mal-aimée », mais qui retrouve peu à peu ses lettres de noblesse. Quelques églises de Venne seront d’ailleurs accessibles pendant les Journées (Sainte-Anne-des-Plaines, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs à Verdun) et, bien sûr, le Sacré-Cœur-de-Jésus.

« Ce premier projet sera aussi son dernier », souligne la consultante. « La structure était en bois, et un incendie va lui donner l’espace qu’il n’avait pas au départ, permettant de plus grandes fenêtres — la lumière intérieure est fantastique. C’est une église de style néogothique, une des rares, parce qu’à l’époque, Mgr Ignace Bourget [évêque de Montréal entre 1840 et 1876] n’aimait pas ce style et voulait se distancier des protestants. Venne finira ce projet sur son lit de mort [en 1925]. »

Depuis la tenue de l’exposition, Joseph Venne est plus reconnu, y compris dans la toponymie montréalaise, avec une place à son nom devant le Centre Gédéon-Ouimet, rue Ontario. Et tout comme Johanne Picard, Soraya Bassil croit profondément à l’éducation pour préserver le patrimoine religieux, parfois méconnu même des architectes. « Certains ne se gênent pas pour toucher au travail de leurs prédécesseurs, n’ayant pas la sensibilité de se dire : il y avait quelqu’un avant nous. C’est aussi à cause de cela que l’on démolit : parce que l’on ne connaît pas notre passé. »

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