Voir Kaboul tomber deux fois

Masooda Mehdizada attablée dans un restaurant à Kaboul
Photo: Courtoisie Masooda Mehdizada attablée dans un restaurant à Kaboul

« Quand l’avion a décollé, je me suis sentie soulagée, mais aussi envahie d’une infinie tristesse et frustration », dit Masooda Mehdizada. En une semaine, cette Canadienne d’origine afghane a fait trois tentatives pour fuir Kaboul avec ses deux enfants de 10 et 12 ans.

Elle n’y est parvenue que le 21 août, sur un vol d’évacuation. Bouleversée par la chute de son pays d’origine à nouveau aux mains des talibans, elle se désole aussi de la désorganisation et de la lenteur du Canada à évacuer ses ressortissants.

Le matin du 15 août dernier, les rumeurs courent déjà. Elle décide tout de même de se rendre à une réunion, mais les rues engorgées la forcent à rebrousser chemin. « J’ai appelé mon ami pour dire que je ne pourrais pas arriver à [temps]. Il m’a dit : “Tu n’as plus besoin de venir, retourne chez toi.” »

Elle tente de passer à la banque, prévoyant qu’elle aura sans doute besoin de liquidités : « C’était déjà impossible, puisqu’il y avait des centaines de personnes en ligne déjà. » C’est là que tout déboule. Un autre ami l’appelle : « Les talibans sont aux portes de Kaboul. J’essaie de vous trouver des billets d’avion, tiens-toi prête », relate la mère de famille.

Avec ses deux enfants, il lui faudra plus de deux heures pour gagner l’aéroport, et les portes y sont déjà grandes ouvertes. « On pouvait sentir dans l’air que rien n’allait bien », relate la femme.

Photo: Courtoisie Le vol d'évacuation dans lequel Masooda Mehdizada et ses enfants ont pu enfin avoir une place.

Le pilote de son vol commercial prévu à 18 h ce soir-là refuse de s’envoler, le tarmac de l’aéroport est déjà bondé.

Le même jour, l’ambassade du Canada suspend ses opérations à Kaboul. « Le président [Ashraf Ghani] était déjà en train de fuir, on n’avait même pas encore vu 100 talibans dans notre ville. La chaîne de commandement s’est effondrée. C’est comme si tout le monde avait déjà accepté d’avance que la ville était prise », décrit-elle.

Masooda Mehdizada décide de rester avec un groupe d’amis déjà rassemblé dans l’aéroport. Terrorisés, ils se sentent plus forts en groupe.

L’histoire se répète

C’est déjà la deuxième fois que la Canado-Afghane est témoin de la prise de Kaboul par les talibans. La première fois, c’était en septembre 1996, elle avait 13 ans. En classe, son enseignant a prié les élèves de rentrer chez eux : « On ne se reverra peut-être plus », leur avait-il dit.

Les combattants djihadistes débarquent alors par centaines dans des camionnettes. « Ils étaient tellement visibles. Ils défilaient. Cette fois-ci, le 15 août, ils étaient invisibles, mais dans tous les esprits. Le gouvernement avait déjà capitulé, même s’il avait pu résister », dit-elle, émue.

C’est comme si tout le monde avait déjà accepté d’avance que la ville était prise

 

Elle s’est sentie « trompée » par les autorités afghanes, notablement par le président Ghani. Oui, dit-elle, le retrait des dernières troupes américaines, entamé en mai dernier, a permis aux talibans de gagner du terrain. Mais les institutions ont été affaiblies, presque « à dessein » avec la nomination « de gens complètement sans expérience et incompétents », dit sans détour Mme Mehdizada.

Elle vient d’une famille foncièrement politique, dit-elle. Arrivée au Canada en 2003, elle a fait des études supérieures sur le territoire, notamment une maîtrise en administration publique à l’Université de Waterloo en Ontario.

En 2014, elle décide de retourner à Kaboul. « J’avais cette forte connexion émotionnelle. J’ai toujours eu à cœur d’aider le pays », expose-t-elle.

La vie là-bas était plutôt bonne, où il était facile de socialiser et faire partie d’une communauté d’esprit forte. Un retour au Canada était sur son radar, notamment pour ses enfants, « mais je ne pensais jamais repartir dans un tel chaos. »

Trouver le moyen de quitter

La petite famille ne peut donc pas quitter le pays le 15 août comme prévu et se réfugie chez un oncle pour près d’une semaine. Dès le lendemain, le 16 août, les images de personnes tentant de s’accrocher à un avion en décollage font le tour du monde. Mme Mehdizada appelle tous les numéros d’urgence pour mettre sa famille sur les listes d’évacuation.

La journée même du 16 août, elle écrit à sa députée de Toronto, Kirsty Duncan : « Je vous écris de Kaboul, je suis prise avec mes enfants. Nous sommes en grand danger et nous avons très peur. Voici mes coordonnées et mon passeport. Nous n’avons aucune autre manière de sortir. Aidez-nous, s.v.p. »

Ce n’est que trois jours plus tard qu’elle recevra une réponse, qui se borne à la diriger vers une ligne générale d’urgence où elle a déjà téléphoné plusieurs fois. « J’ai eu l’impression qu’on laissait les Afghans à leur sort. »

Le 18 août, elle tente à nouveau sa chance à l’aéroport. Des gaz lacrymogènes sont envoyés sur la foule massée autour des barrières. Son fils a du mal à respirer et ils quittent dans la peur et la précipitation.

« Je n’arrive tout simplement pas à comprendre comment le Canada pouvait être aussi désorganisé. Ils devaient être avisés par leurs services de renseignements », déplore-t-elle. Ses amis partaient un par un, pour l’Europe ou les États-Unis. Elle a même songé à quitter par la route vers le Pakistan : « Mais c’était trop risqué. Et maintenant, les femmes ne peuvent plus circuler sans homme. C’est le pays taliban. »

Puis le 21, elle réussit enfin à rejoindre l’aéroport, encore incertaine qu’un vol l’attend. Quand l’avion décolle enfin, elle serre ses enfants dans ses bras.

Un autre type de poids et d’inquiétude s’abat sur elle à son arrivée à Toronto. Entre la culpabilité d’être en sécurité et la volonté d’agir, elle cherche maintenant à aider d’autres personnes à quitter le pays, coûte que coûte.

Le ministre Marc Garneau a déclaré mardi que 1250 Canadiens, citoyens ou résidents permanents, se trouvent toujours en Afghanistan.

Et maintenant, la date butoir du 31 août a sonné. « Je reçois des appels à l’aide tous les jours et j’ai le cœur brisé. Je ne vais pas bien du tout. Les femmes sont de retour entre quatre murs, c’est très déprimant. Des amies m’écrivent, elles ne savent plus à qui faire confiance », confie-t-elle.

Il est trop tôt pour que l’espoir revienne, mais une chose est certaine, Masooda Mehdizada ne restera pas les bras croisés.

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