Le collectionneur de collections

Henri Dorion, géographe émérite et collectionneur à temps perdu… de collections
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Henri Dorion, géographe émérite et collectionneur à temps perdu… de collections

À l’heure de la cryptomonnaie, des courriels et des photographies stockées par téléphone, que restera-t-il du rituel de collectionner des objets ? Du sens et un puissant pouvoir d’évocation, répond Henri Dorion, géographe émérite et collectionneur à temps perdu… de collections.

L’expression « collectionneur de collections » n’a ici rien d’exagéré pour décrire Henri Dorion. « Le “collectionnement” pour moi, ce n’était pas une compulsion, c’était plutôt un tremplin pour connaître quelque chose », résume-t-il.

En plus des classiques collections de timbres et de monnaies, l’homme de 86 ans a constitué des collections de cartes postales (pas moins de 45 000), d’instruments de musique rares (plus de 200), sans compter sa collection d’éditions dans toutes les langues du Petit Prince et un bon millier de menus de restaurant.

« On trouve un tas de choses dans les menus. La présentation, la langue, les symboles… » Mais comment peut-on collectionner les menus sans les voler ? « Il y a des menus qui changent tous les jours donc, dans ce cas, ce n’est pas un problème. Il y a d’autres menus qui deviennent sales et changent, donc je portais un jugement là-dessus. Lorsque c’était de très beaux menus, je demandais la permission. »

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La collection la plus étonnante d’Henri Dorion, géographe émérite âgé de 86 ans, consiste en des dizaines de représentations d’une même église de la campagne russe.

Il disait alors qu’il avait « tellement bien mangé » qu’il voulait revenir avec des amis. Et qu’il voulait les convaincre en leur montrant le menu. Une seule fois, il se rappelle avoir volé le menu en le dissimulant dans un journal parce que le responsable du restaurant était désagréable.

Au fil de ses centaines de voyages, il a aussi pris l’habitude de ramasser les messages du type « ne pas déranger » qu’on accroche aux poignées de porte dans les hôtels.

« Même pour une communication simple comme celle de dire “faire le ménage” ou “laissez-moi dormir”, il y a plusieurs manières de faire. Il y en a avec des dessins, d’autres qui sont très polies, d’autres moins. La mentalité nationale paraît même dans des détails comme ça. »

Collectionner un lieu

Mais sa collection la plus étonnante consiste en des dizaines de représentations d’une même église de la campagne russe. M. Dorion est né au Québec de l’avocat Noël Dorion et d’une femme d’origine russe, Olga Malherbe, dont il a déjà raconté l’histoire dans un livre cosigné avec sa fille, Karen Dorion-Coupal, Autour d’Olga.

« Ma mère était Russe, mais elle n’en parlait pas beaucoup parce qu’à l’époque, on était très xénophobes au Québec. Elle a caché qu’elle était Russe une bonne partie de sa vie. »

Ce qui nous ramène à la petite église. Pendant les années 1950, un oncle vivant toujours en Russie avait pris l’habitude d’écrire au jeune Henri Dorion pour lui raconter son pays. Dans un livre sur les églises russes qu’il lui avait envoyé, il avait attiré son attention sur la petite église Pokrova na Nerli, « la plus belle église russe du monde entier, à tous égards ».

Il s’agissait d’une modeste église blanche de forme carrée au beau milieu d’un champ au nord-est de Moscou. À défaut de pouvoir lancer une recherche dans Google pour la voir, le jeune Henri s’est donc mis en quête d’œuvres ou de bibelots la représentant. Quatre décennies vont s’écouler avant qu’il puisse se rendre sur place et voir son église en personne. Des décennies au cours desquelles il a accumulé des dizaines de représentations du bâtiment : gravures, dessins sur écorce de bouleau, broderies, daguerréotypes, etc.

Quand il ouvre la boîte où il les avait précieusement conservées, l’émerveillement se conjugue au plaisir des retrouvailles. « J’ai développé la manie de concevoir les objets un peu comme des êtres. Pas des êtres vivants au sens où on l’entend, mais des êtres qui ont une mémoire. »

Collectionneuse de collections

Dans son travail, la photographe Ève Cadieux travaille depuis 14 ans sur le phénomène des collections. À travers la série Les antres, elle est allée à la rencontre de dizaines de collectionneurs au Québec.

Certains amassaient des plaques d’immatriculation, d’autres des figurines de hockey ou des ornements de Noël. Seulement deux collectionnaient une seule chose, la plupart ayant constitué jusqu’à 50 collections différentes. L’un d’eux avait même besoin de sept entrepôts pour stocker l’ensemble…

Les dernières fois où j’ai donné des ateliers dans les écoles, il y a de cela plusieurs années, je me suis aperçue que les jeunes n’avaient plus le même rapport à l’objet

Qu’a-t-elle appris sur eux ? « Pour la majorité, ç’a commencé par un souvenir personnel », dit-elle. Mais tous avaient en commun « ce besoin de conserver la mémoire collective à travers les objets ».

Son intérêt personnel pour les vieilles choses n’est pas étranger au désir de fouiller cet univers. « J’ai aussi ce plaisir d’accumuler des choses, d’aimer les objets, de triper sur leur histoire, alors je les comprenais. »

On le voit sur ses œuvres : les collectionneurs glanés par l’artiste sont en général plutôt âgés. Les collections se transmettront-elles aux plus jeunes générations ? Elle se le demande. « Les dernières fois où j’ai donné des ateliers dans les écoles, il y a de cela plusieurs années, je me suis aperçue que les jeunes n’avaient plus le même rapport à l’objet. Même moi, comme mère, je constate que mes ados n’ont pas le même rapport à l’objet que moi. Avec notre téléphone, on a un objet qui remplace plein de choses… »

En même temps, Internet permet aux collectionneurs d’échanger entre eux à travers le monde et d’avoir accès à des objets très nichés qui leur seraient autrement inaccessibles sans voyager. Comme cet homme-grenouille, rencontré il y a quelques années par Le Devoir, qui collectionnait des scaphandres anciens sur le Web.

Mais jadis comme aujourd’hui se pose le problème de la conservation une fois le collectionneur décédé.

Henri Dorion, lui, a légué la plupart de ses collections à ses enfants et à ses petits-enfants. La collection d’instruments de musique et la collection de menus de restaurant, elles, ont été léguées au Musée de la civilisation à Québec, dont il a d’ailleurs été le directeur de la conservation.

Quand on lui demande si le rituel de la collection est appelé à disparaître, Henri Dorion est partagé. « Le nombre de collections va probablement diminuer, mais peut-être les collections gagneront-elles en qualité. » Il faut reconnaître, dit-il, qu’Internet « multiplie les occasions de connaître », notamment de « connaître des collections ».

Il ajoute que « tout le monde ne pense pas à collectionner » et qu’Internet peut donner aux gens des idées à cet égard « s’ils voient à la suite ou ensemble, des objets d’une même série, ça peut donner l’idée d’une collection… Autrement dit, c’est vrai qu’on remplace les objets par quelque chose d’abstrait. Mais c’est comme si les objets avaient des trucs dans leur sac, se vengeaient et se faisaient apprécier autrement ».

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