Face-à-face dans York-Centre

Selon la députée libérale Ya’ara Saks, élue lors de la partielle d’octobre 2020, l’élection d’un conservateur en 2011 n’était qu’une anomalie passagère.
Photo: Carlos Osorio La Presse canadienne Selon la députée libérale Ya’ara Saks, élue lors de la partielle d’octobre 2020, l’élection d’un conservateur en 2011 n’était qu’une anomalie passagère.

La circonscription baromètre de York-Centre, au nord de la ville de Toronto, est divisée en deux politiquement. Au fil de l’avenue Wilson, qui traverse la circonscription, on croise des delis juifs où se rassemblent des membres de la communauté et des commerces philippins à l’est qui laissent place à un enchaînement de petites entreprises multiethniques à l’ouest. Dans le même mouvement, les électeurs plus conservateurs laissent place à des résidents plus libéraux.

Pendant près de 25 ans, les libéraux ont gagné haut la main la circonscription, tant au provincial qu’au fédéral. Mais le bastion a été ébranlé au fil du temps. En 2004, l’ancien gardien de but vedette du Canadien de Montréal Ken Dryden, libéral, est élu à la Chambre des communes avec une avance de 11 000 voix. Sa majorité décline, et après son troisième mandat, il est vaincu par Mark Adler, premier député conservateur de la circonscription en 50 ans.

Si les conservateurs font une bonne campagne nationale et les libéraux pas autant, les conservateurs gagneront York-Centre

Les libéraux se sont fait réélire pour les deux mandats suivants, mais le scénario de 2011 pourrait se reproduire cette année. Le sondeur Lorne Bozinoff affirme qu’un récent sondage régional de sa firme, Forum Research, lui permet de conclure que les appuis au Parti conservateur dans York-Centre ont augmenté. Une hausse qui serait suffisante, dit-il, pour lui donner la victoire le 20 septembre. « Si les conservateurs font une bonne campagne nationale et les libéraux pas autant, les conservateurs gagneront York-Centre », juge le spécialiste de sondages Eli Yufest, qui a déjà habité la circonscription.

Rencontrée par Le Devoir dans son bureau de circonscription, la députée libérale Ya’ara Saks, élue lors de la partielle d’octobre 2020, insiste sur le fait que l’élection d’un conservateur en 2011 n’était qu’une anomalie passagère. « Les conservateurs encore et encore passent du temps sur des enjeux qui divisent au lieu de créer des politiques rassembleuses, et c’est ce qui s’est passé en 2011 », affirme la députée.

Pour le chef conservateur, Erin O’Toole, l’écart de moins de quatre points de pourcentage entre son parti et les libéraux lors de la partielle de 2020 — une marge qui aurait pu être encore plus faible, sans la présence du chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier — était la preuve que les Canadiens « [perdaient] confiance en Justin Trudeau ».

Des conservateurs pro-Israël

M. O’Toole peut remercier l’ancien premier ministre conservateur Stephen Harper d’avoir transformé York-Centre en une circonscription prenable pour les bleus au cours des 15 dernières années. Au tournant des années 2010, le Parti conservateur s’est porté de plus en plus à la défense d’Israël sur la scène internationale, même si cela signifiait perdre un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Résultat : des circonscriptions comme York-Centre et sa voisine, Willowdale, qui ont d’importantes communautés juives, sont passées aux conservateurs en 2011 pour la première fois en plusieurs décennies et ont contribué à donner à Stephen Harper une majorité aux Communes. Au terme de l’élection de 2011, 52 % des Juifs canadiens ont voté pour les conservateurs, a révélé un sondage Ipsos-Reid.

En juin, les libéraux ont de leur côté accueilli, au désarroi de certains membres du parti, une critique d’Israël dans leurs rangs. À la suite d’une querelle interne au sein du Parti vert, la députée néo-brunswickoise Jenica Atwin a claqué la porte après avoir accusé Israël de poursuivre une politique d’apartheid. Son arrivée au Parti libéral, même à plus de mille kilomètres de Toronto, pourrait avoir une « influence énorme » sur l’opinion des électeurs de York-Centre, évalue Eli Yufest. Tout comme la décision d’Erin O’Toole, s’il est élu, de déménager l’ambassade canadienne à Jérusalem.

Ya’ara Saks, qui s’identifie fièrement comme israélo-canadienne, ne cache pas son désaccord avec les propos de sa nouvelle collègue en chambre. « Jenica Atwin s’est jointe au Parti libéral. Nous ne nous sommes pas joints à elle », avance la députée.

Le poids des Philipino-Canadiens

Un énorme panneau publicitaire de la libérale Ya’ara Saks surplombe la constellation de commerces philippins à l’extrême est de la circonscription, surnommée la Petite Manille. Grant Gonzales, du groupe d’action Filipino Canadian Political Association, estime que près d’un résident de la circonscription sur cinq a des racines philippines.

Des données publiées par Statistique Canada en 2016 révèlent que 30 % des préposées aux bénéficiaires au pays sont philippino-canadiennes.« Certaines personnes en ont fini avec la pandémie et pensent au futur et à la reprise économique. Je ne pense pas que les travailleurs de la santé — qu’ils soient Philippins ou non — soient rendus à ce point-là », suggère Grant Gonzales.

Bien qu’elle soit souvent perçue comme libérale, la communauté compte des immigrants de première génération principalement chrétiens qui ont des valeurs conservatrices, analyse-t-il.

« Je pense voter conservateur, mais je ne connais pas encore les candidats », note une électrice d’origine philippine devant un supermarché. Quelques minutes plus tard, Astrid Tedesco, qui appartient à la même communauté, les deux mains sur une poussette, confie qu’elle est « curieuse d’en apprendre plus sur Jagmeet Singh », mais admet que les résultats serrés entre libéraux et conservateurs aux dernières élections dans la circonscription pourraient influencer son vote.

Café en main dans un stationnement d’un centre commercial, Alla Linetsky, elle, est catégorique : « Le Parti libéral fait un travail épouvantable ». La propriétaire d’une entreprise d’aménagement résidentiel en béton pense que le premier ministre a trop ajouté à la dette fédérale durant la pandémie. « Il faut faire sortir les libéraux », dit-elle. « Le déclenchement hâtif des élections va hanter Justin Trudeau », pense la Torontoise, qui appuie les conservateurs depuis 15 ans.

À une vingtaine de minutes de marche à l’ouest, devant une pharmacie où il est commis, Hilton explique entre deux bouffées de cigarette qu’il est encore indifférent à la campagne. « Si ma femme décide de voter pour les libéraux, je voterai pour les libéraux », lance-t-il. Il a toutefois à l’œil la gestion de la pandémie aux États-Unis, où habitent des membres de sa famille. Il estime que le Canada a tardé à proposer des tests de dépistage au volant. « Les États-Unis l’offraient bien avant nous », dit-il.

Encore nouvelle

Au nord-ouest de la circonscription, où elle faisait du porte-à-porte, Ya’ara Saks cherche encore à se faire connaître. Elle a été élue il y a dix mois, quelques semaines avant le début de la troisième vague de la pandémie. Dépliant en main, certains électeurs âgés ne la reconnaissent pas derrière son masque. « C’est moi », indique-t-elle, pointant son visage sur le dépliant. Perché sur son balcon, un électeur s’interroge sur la tenue des élections. « À quel moment devions-nous déclencher ces élections ? » demande-t-il, perplexe.

Les libéraux ont misé pour la première fois sur une femme dans York-Centre en 2019. « J’habite dans cette circonscription — c’est la première fois que ça arrive pour un député ici —, ma mère aussi, mes grands-parents habitaient ici aussi. C’est important d’être représentatif de la communauté », dit-elle. Le Parti conservateur présentait Julius Tiangson, un homme d’affaires philippino-canadien, pour la partielle de 2020. Il a été remplacé par Joël Étienne, avocat et francophone, pour l’élection du 20 septembre. Les deux hommes ont décliné les demandes d’entrevue du Devoir.

York-Centre est une circonscription pivot, et clairement un enjeu de cette élection. Selon Lorne Bozinoff, il est probable que la candidate libérale Ya’ara Saks et son adversaire conservateur Joël Étienne aient droit à une visite de leurs chefs. « Si Erin O’Toole vient à York-Centre, c’est que les sondages internes du Parti conservateur démontrent qu’il performe très bien au pays ; si Justin Trudeau vient, c’est que les libéraux sont inquiets. » 


Ce reportage bénéficie du soutien de l'Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

Une version précédente de ce texte, dans laquelle le spécialiste de sondages Eli Yufest était nommé Eli Yatufef, a été modifiée.

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