Aimer le paysage pour en prendre soin

Il existe au Québec deux lois qui s’attardent au paysage, soit celle sur la conservation du patrimoine naturel et l’autre sur le patrimoine culturel.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Il existe au Québec deux lois qui s’attardent au paysage, soit celle sur la conservation du patrimoine naturel et l’autre sur le patrimoine culturel.

Le paysage, c’est l’empreinte de l’humain sur la nature, ou de la nature sur l’humain. Qu’on l’occupe, qu’on l’admire, le territoire devient significatif quand il témoigne de cette relation étroite et des valeurs du temps. Culturel, humanisé ou patrimonial selon les dénominations, le paysage est de plus en plus valorisé comme un bien collectif à protéger. Premier volet de notre série.

Plus large que l’architecture, la nature ou même le patrimoine, la notion de paysage peut rester plutôt floue pour le commun des mortels. Et si cette notion elle-même permettait de changer notre regard sur les lieux qu’on habite ou qu’on visite ? C’est du moins l’invitation d’experts qui consacrent leur carrière à cette reconnaissance pleine du monde qui nous entoure.

« Le paysage, c’est un concept de valeur sociale et culturelle. C’est ce qu’on aime dans des espaces de quotidien, c’est la rue où on habite ou le paysage des vacances », expose d’abord Sylvain Paquette, titulaire de la Chaire en paysage et environnement de l’Université de Montréal (CPEUM).

Il note que c’est lorsqu’un enjeu se profile qu’on se réfère le plus spontanément à cette notion : « Quand les populations sentent que leur milieu est en transformation rapide, qu’il y a par exemple un projet de densification en milieu urbain ou de déboisement en milieu rural, ou encore d’infrastructures. » C’est alors que les valeurs accordées au paysage deviennent plus explicites.

C’est la carte postale de Charlevoix ou de l’île d’Orléans, mais bien plus encore. Ce sont les citoyens qui veulent garder une vue sur le mont Tremblant face à un projet de tour de télécommunications. C’est la promenade Samuel-De Champlain à Québec, celle du Vieux-Quai à Sept-Îles ou quelques bancs au bord d’une rivière dans une ville régionale.

Le paysage peut être un corridor de biodiversité qui passe dans les quartiers urbains, une ruelle verte à Montréal, ou même les cheminées industrielles, si elles parlent de notre histoire, illustre quant à lui Louis-Philippe Rousselle-Brosseau, de la coop Les Mille Lieux, qui se préoccupe de territoires ruraux.

C’est donc un « objet de recherche mouvant », poursuit M. Paquette. Son collègue Philippe Poullaouec-Gonidec, quant à lui ancien directeur de la Chaire UNESCO en paysage urbain, abonde en ce sens : « Le paysage s’invente parce qu’on révèle ses qualités existantes. Il peut naître ou s’éteindre parce que les valeurs d’une époque ne tiennent plus le coup dans une génération future. »

Ce n’est donc pas seulement la beauté ou l’esthétisme au sens strict, mais le sens qu’on y lit, le regard qu’on y pose. « Je ne vais pas réduire non plus le paysage à ce qui est “vert”, car on peut penser aussi à des villes sans arbres magnifiques comme Venise. L’architecture y sublime la nature », poursuit M. Poullaouec-Gonidec.

« C’est donner une voix au territoire, dit quant à lui M. Rousselle-Brosseau. Le paysage est formé par la géographie et les gens qui vivent dans cette géographie. » Il a eu la piqûre de ce concept grâce à Gérald Domon, qui fait lui aussi partie de la CPEUM. Le « projet de paysage » est le centre de l’action professionnelle de la coopérative où il œuvre, qui offre ses services principalement aux municipalités, aux MRC, ainsi qu’à certains clients privés.

La coop Les Mille Lieux a notamment réalisé un atlas des paysages pour Brome-Missisquoi, dont la MRC se sert pour fédérer des acteurs régionaux autour d’endroits emblématiques. « Ils nous ont dit : “On sait que plein de gens viennent nous visiter à cause du paysage, et d’autres viennent s’établir ici grâce au cadre de vie, alors on veut l’inscrire dans nos outils d’aménagement” », relate M. Rousselle-Brosseau.

Encadrement

Il existe au Québec deux lois qui s’attardent au paysage, soit celle sur la conservation du patrimoine naturel et l’autre sur le patrimoine culturel. « Il y a une problématique sur l’applicabilité de ces lois-là », exprime toutefois M. Paquette.

Il n’y aurait qu’un seul territoire qui fait l’objet d’un statut de reconnaissance, et sa désignation est très récente. Le 16 juin dernier, Québec a donné son autorisation pour créer le premier « paysage humanisé » à L’Île-Bizard, tombant sous la Loi sur la conservation du patrimoine naturel pour la première fois depuis sa création en 2002. Un « paysage humanisé » correspond dans ce cas à un type précis d’aire protégée : un morceau de nature, mais qui est habité et a été modifié par l’activité humaine tout en conservant une certaine harmonie.

Le projet émanait de citoyens et des municipalités environnantes. Il s’agit surtout d’avoir un outil supplémentaire pour maintenir cet espace de qualité : l’agriculture y sera toujours permise, mais d’autres activités, l’extraction de ressources naturelles par exemple, seront interdites.

 

Selon les deux spécialistes du CPEUM, il faut toutefois aller plus loin que les lois coercitives pour valoriser le paysage, et plutôt se pencher sur des leviers urbanistiques. Ils travaillent maintenant à élaborer la première étape du développement d’un atlas social des paysages et des territoires à l’échelle de la province. « Le questionnement de base est qu’on s’est dit qu’au Québec, il y a des préoccupations et des enjeux de paysage. Ils ne sont pas fixes et on veut avoir un outil de connaissance pour les comprendre, les spatialiser dans l’espace », exprime Sylvain Paquette.

C’est donc une façon de documenter les « points chauds », les territoires qui font l’objet de mobilisations sociales. Il ne s’agit pas d’être un outil prescriptif qui ordonne de préserver tel endroit ou d’en développer un autre, précise le professeur.

Et pourquoi y mettre l’accent ? « Le paysage, c’est la qualité de vie, son cadre », résume-t-il.

« On souhaite que les villages redeviennent des milieux de vie pour les résidents, qu’ils puissent en profiter plutôt que de laisser les choses aller », renchérit Louis-Philippe Rousselle-Brosseau, qui concentre son action en dehors des grands centres.

« Il faut développer une culture du regard sur le paysage, qu’on puisse vivre et construire des lieux singuliers qui sont le reflet de ce que nous sommes », dit M. Poullaouec-Gonidec. Il ajoute en point d’orgue : « Le paysage participe au bonheur. »

Appel à tous

Le Devoir veut connaître le paysage préféré de ses lecteurs, le coin de pays à préserver pour son histoire ou sa beauté, unique ou emblématique. Envoyez à notre journaliste Sarah R. Champagne (schampagne@ledevoir.com) un court texte, un poème ou une photo dont nous publierons une sélection cet été !

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait erronément que Philippe Poullaouec-Gonidec était l'actuel directeur de la Chaire UNESCO en paysage urbain, a été modifiée.



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