Un an de prison pour avoir organisé le passage de demandeurs d’asile au chemin Roxham en échange d’argent

Olayinka Celestina Opaleye chargeait des milliers de dollars pour organiser le transport de réfugiés de Plattsburgh au chemin Roxham.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Olayinka Celestina Opaleye chargeait des milliers de dollars pour organiser le transport de réfugiés de Plattsburgh au chemin Roxham.

Une femme de 71 ans a écopé d’une peine de 12 mois de prison et de deux ans de probation pour avoir organisé, en échange de plusieurs milliers de dollars, le passage de familles de demandeurs d’asile nigérians au chemin Roxham en 2017.

Selon le juge Stéphane Godri, qui a rendu son verdict le 17 mai dernier au Palais de justice de Saint-Jean-sur-Richelieu, Olayinka Celestina Opaleye a « exploité » des personnes en situation de vulnérabilité.

« Lorsque je lis l’énoncé conjoint des faits, je ne peux arriver qu’à la conclusion qu’il y a eu exploitation de ces personnes et c’est ce que nous voulons éviter avec la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés », a-t-il affirmé à la dame qui est elle-même originaire du Nigeria au terme de la lecture de sa sentence.

« Bien que je reconnaisse que vous avez redonné à la communauté canadienne au cours des 30 dernières années à titre d’infirmière, malheureusement, ce que vous avez commis va complètement à l’encontre […] des valeurs de la société. »

Des milliers de dollars dans des enveloppes

Le 17 septembre 2017, Mme Opaleye, qui habitait à Toronto, traverse en voiture la frontière canado-américaine à Saint-Bernard-de-Lacolle ; elle dit revenir d’un service religieux aux États-Unis. Mais en fouillant son véhicule, les agents frontaliers trouvent plusieurs enveloppes contenant un total de 10 115 $US.

« Mme Opaleye n’était pas en mesure d’expliquer d’où venait cet argent », peut-on lire dans l’énoncé conjoint des faits que l’accusée a signé et qui a été déposé en preuve lorsqu’elle a plaidé coupable en novembre 2020. Les agents ont également saisi plusieurs cartes d’affaires de chauffeurs de taxi, une note écrite indiquant l’adresse du terminal d’autobus Greyhound à Plattsburgh, des reçus de chambres d’hôtel à Plattsburgh et une autre note sur laquelle on pouvait lire « famille avec enfants = 5000 $».

L’enquête de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a démontré que Mme Opaleye avait aidé neuf personnes originaires du Nigeria à entrer au Canada par le chemin de Roxham, en Montérégie, soit un homme et deux familles de quatre personnes.

« L’accusée a aidé les ressortissants étrangers en organisation leur voyage du terminus d’autobus Greyhound de Plattsburgh au chemin Roxham », peut-on lire sur le document.

Plusieurs cas

Ainsi, le 23 juillet 2017, à New York, un homme a payé 1500 $US à Mme Opaleye pour qu’elle organise son transport de Plattsburgh au chemin Roxham, un trajet qui dure à peine 30 minutes en taxi. L’homme a déclaré à l’Agence des services frontaliers que Mme Opaleye était « furieuse », car elle réclamait plutôt 2500 $US. Il lui aurait acheminé 500 $US de plus par la suite. Après avoir traversé du côté canadien à pied, il a demandé le statut de réfugié au Canada.

Peu de temps après, le 3 septembre, une mère et ses trois enfants ont passé la frontière au chemin Roxham après avoir eux aussi bénéficié des services de Mme Opaleye. Un échange de messages entre le père la de famille et Mme Opaleye indique qu’il s’inquiétait pour leur sort. « SVP, donnez-leur quelques conseils pour qu’ils ne gâchent pas tout au poste d’immigration », écrit-il.

Puis, le 17 septembre, le jour même où Mme Opaleye se faisait arrêter aux douanes, une autre famille composée d’une femme et de trois jeunes enfants a demandé l’asile après avoir franchi le petit pont qui sépare les États-Unis du Canada au chemin Roxham. Une des enveloppes saisies dans le véhicule de Mme Opaleye portait le nom de cette famille : elle contenait 4000 $US.

Une femme peu crédible

En janvier 2019, après plus d’un an d’enquête, l’ASFC porte des accusations contre Mme Opaleye en vertu de l’article 117 de la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, qui stipule qu’il « est interdit d’organiser l’entrée au Canada d’une ou de plusieurs personnes ou de les inciter, aider ou encourager à y entrer en sachant que leur entrée est ou serait en contravention avec la présente loi ou en ne se souciant pas de ce fait ».

Mme Opaleye a reconnu sa culpabilité au Palais de justice de Saint-Jean-sur-Richelieu en novembre 2020 après s’être entendue avec la Couronne. Les deux parties ont suggéré d’imposer la même peine, à savoir un emprisonnement de 12 mois et deux ans de probation.

Malgré cette suggestion commune, Mme Opaleye a tenté à maintes reprises de reporter le prononcé de la sentence et de faire changer sa peine, irritant à la fois la Couronne et le juge Godri. Même l’avocate de la défense — la cinquième à représenter l’accusée dans ce dossier — a demandé à être retirée du dossier en fin de parcours en raison du « manque de collaboration » de Mme Opaleye.

« Je ne suis pas certain que je vous crois », a soutenu le juge lorsque Mme Opaleye a demandé une énième fois de reporter l’énoncé de sa sentence, en mars dernier, plaidant cette fois-ci qu’elle devait aller enterrer son père au Nigeria. « Chaque fois, vous arrivez avec une nouvelle raison », a affirmé le juge, qui lui a tout de même accordé ce délai pour des raisons « humanitaires ».

Le 17 mai dernier, la dame de 71 ans a tenté une dernière fois de faire changer sa sentence. Sans avocat pour la défendre, elle a pleuré et a imploré le juge de ne pas l’envoyer en prison, affirmant qu’elle n’avait pas compris la nature de la peine auparavant. « Je pense que vous essayez de manipuler la cour », a soutenu le juge, avant de lui expliquer pour la énième fois que si elle n’honorait pas l’entente commune qui avait été présentée, elle risquait de se retrouver avec une peine bien plus élevée. Olayinka Celestina Opaleye a finalement acquiescé à la sentence prévue avant de prendre le chemin de la prison.

Selon la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, une personne trouvée coupable d’organiser l’entrée au Canada de moins de dix personnes est passible d’une amende maximale de 500 000 $ et d’un emprisonnement maximal de 10 ans.

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