L’orange des Autochtones qui dérangent

La couleur orange s’infiltre partout pour affirmer la solidarité avec les causes autochtones, et celle des pensionnats en particulier.
Photo: iStock La couleur orange s’infiltre partout pour affirmer la solidarité avec les causes autochtones, et celle des pensionnats en particulier.

Cette série examine l’origine et la signification de quelques couleurs politiques omniprésentes dans l’actualité ici comme ailleurs. Dans ce dernier texte, l’histoire d’une fillette de six ans, d’un pensionnat maudit et de son vêtement orangé devenu emblématique.

En 1973, Phyllis Webstad, âgée de six ans, a été arrachée à sa communauté de la nation Stswecem’c Xgat’tem, en Colombie-Britannique, pour être envoyée à la St. Joseph’s Mission de Williams Lake (1891-1981) à quelque 80 km de chez elle, dans la réserve Dog Creek. Sa grand-mère avait économisé assez d’argent pour lui acheter le chandail (« shirt ») qu’elle portait à son arrivée au pensionnat et qui lui a été aussitôt confisqué pour être remplacé par un uniforme scolaire.

« Je me souviens d’être allée au magasin et d’avoir choisi un chandail orange brillant, a raconté Phyllis Webstad longtemps après. Quand je suis arrivée à la Mission, ils m’ont déshabillée et m’ont enlevé mes vêtements, y compris le chandail. Je ne l’ai plus jamais porté. […] La couleur orange m’a toujours rappelé cela, et à quel point mes sentiments n’avaient pas d’importance, à quel point personne ne s’en souciait et à quel point je me sentais comme si je ne valais rien. Nous tous, petits enfants, pleurions et personne ne s’en souciait. »

La survivante de l’institution d’assimilation a raconté cette triste anecdote 40 ans plus tard, au printemps 2013, lors d’une activité de commémoration des pensionnats à Williams Lake. Le récit a vite fait boule de neige et a même été raconté dans deux livres pour enfants.

Toute ma culture matérielle, je ne l’ai plus. Je parle encore la langue de mon peuple. Ma fille parle innu. C’est à ça qu’on s’accroche maintenant. C’est ça aussi que dit la couleur orange : qu’il faut se souvenir, qu’il faut s’accrocher pour marquer notre identité nationale. 

Le 30 septembre est ensuite devenu pour des dizaines de communautés autochtones du pays la Journée du chandail orange, en hommage aux survivants des pensionnats autochtones. Le Manitoba en a fait la reconnaissance officielle.

Une marque de respect

La couleur orange s’infiltre en fait partout pour affirmer la solidarité avec les causes autochtones, et celle des pensionnats en particulier. Les découvertes récentes de tombes anonymes dans l’ouest du pays sur les sites d’anciens pensionnats ont amplifié ce choix symbolique. Au total, environ 150 000 enfants des Premières Nations, des Inuits et des Métis ont fréquenté les quelque 139 pensionnats du pays sous soutien fédéral entre 1831 et 1996. Environ 6000 d’entre eux y ont perdu la vie.

« J’ai été surpris de la rapidité avec laquelle la couleur orange est devenue un symbole fort de ralliement : j’ai même vu des commentateurs sportifs porter un ruban orange pendant les séries éliminatoires de la Coupe Stanley », commente Armand MacKenzie, Innu, avocat criminaliste, maintenant directeur des relations publiques pour le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec.

« Nous avons des rubans orange au bureau et nous les portons pendant les manifestations publiques. C’est une marque de respect et une invitation à se renseigner sur l’histoire et les réalités autochtones. »

 

Me MacKenzie pense que le vent tourne de ce point de vue. La Commission de vérité et réconciliation (2007-2015) et la prise de conscience de la tragédie des pensionnats ébranlent les consciences et suscitent enfin de l’intérêt pour les sujets concernant les Autochtones.

« Il y a quelques années, ma revue de presse du matin, c’était une feuille de chou, avec une ou deux mentions, dit le directeur. Aujourd’hui, j’ai des lectures complètes pour une demi-journée chaque jour. Les médias anglophones en produisent plus. Il y a cependant toujours un rattrapage à faire sur les questions autochtones en français. Au Québec, on a été marqués par la crise d’Oka et les deux solitudes qui persistent entre Québécois et Autochtones. On a encore beaucoup à apprendre l’un de l’autre. »

Une certaine historiographie nationaliste ne facilite pas les mea culpa. Elle affirme que les francophones n’ont pas opprimé les Autochtones, le système des pensionnats assimilateurs étant décrit comme une création fédérale et canadienne-anglaise.

« J’ai été mandaté il y a trente ans par le gouvernement de la Saskatchewan pour faire des recherches sur les pensionnats, dit M. MacKenzie. Les missionnaires étaient du Québec. C’était des francophones. Ils s’en allaient un peu partout dans l’Ouest. Je l’ai vu dans les archives de la Saskatchewan, mais aussi dans celles de l’Alberta et du Manitoba. C’étaient des francophones qui opéraient les pensionnats. C’est la situation historique indéniable. »

Exclusion et isolement

La mission de St. Joseph, qui a arraché le vêtement orange à la petite Phyllis, trouve ses origines dans l’envoi en 1838 de deux prêtres catholiques canadiens-français à la demande de Mgr Bourget. Des missionnaires de France ont même été dépêchés au pensionnat vers la fin du XIXe siècle.

« La réalité présente, c’est que le Québec doit faire des efforts, commente Me MacKenzie. Il doit par exemple y avoir une reconnaissance de la réalité du racisme systémique toujours rejeté par le gouvernement du Québec. Nommer un problème, c’est un préalable pour trouver des solutions. Si le président Joe Biden est capable d’employer le terme et de reconnaître cette réalité, je pense que le premier ministre du Québec pourrait le faire pour reconnaître le problème et trouver des solutions. »

Lui-même a fréquenté un pensionnat pour Autochtones au début des années 1980. « Mes parents, très pieux, ont accepté la volonté du missionnaire de l’époque de m’envoyer là. Il n’y avait plus de coercition, pas d’enlèvement des enfants comme au début des pensionnats, mais j’ai vécu l’exclusion et l’isolement pendant plusieurs années. »

Quand je suis arrivée à la Mission, ils m’ont déshabillée et m’ont enlevé mes vêtements, y compris le chandail [orange]. Je ne l’ai plus jamais porté. […] La couleur orange m’a toujours rappelé cela, et à quel point mes sentiments n’avaient pas d’importance, à quel point personne ne s’en souciait et à quel point je me sentais comme si je ne valais rien.

Une de ses tantes est morte au pensionnat de Pointe-Bleue, redevenu Mashteuiatsh, sur les rives du lac Saint-Jean. Armand MacKenzie a 55 ans maintenant. « Toute ma culture matérielle, je ne l’ai plus. Je parle encore la langue de mon peuple. Ma fille parle innu. C’est à ça qu’on s’accroche maintenant. C’est ça aussi que dit la couleur orange : qu’il faut se souvenir, qu’il faut s’accrocher pour marquer notre identité nationale. »

D’autres mesures symboliques peuvent porter ce devoir de mémoire. La Commission de vérité et réconciliation du Canada recommandait de créer des monuments commémoratifs dans les grands centres. Ottawa a annoncé en septembre dernier la désignation du système de pensionnats comme événement historique national. Des marqueurs de mémoire peuvent être installés sur les sites des anciens établissements.

La date du 30 septembre pourrait même s’ajouter au calendrier des jours fériés officiels au Canada pour devenir la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, autre recommandation de la commission du même nom. Le projet de loi en ce sens a obtenu la sanction royale début juin, juste avant le déclenchement des élections.

 

L’orange de la frange

La couleur orange est adoptée comme signe de ralliement d’une multitude de causes dans le monde. En Ukraine, elle rappelle la tentative de révolution en 2004. En Irlande du Nord, elle sert aux loyalistes qui l’associent à la société fraternelle protestante (Orange Order), évoquant Guillaume III d’Orange-Nassau. L’ancien roi d’Angleterre était de la maison royale des Pays-Bas, où cette couleur demeure de statut national, comme on a encore pu le voir aux Jeux olympiques de Tokyo.

En Australie, l’orangé est porté en signe de ralliement aux principes d’une société multiculturelle harmonieuse. L’ONU a décrété le 21 mars Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale en référence à la tuerie de Sharpeville en Afrique du Sud en 1960 et désigné l’orange comme couleur symbolique de cette commémoration.

Au Myanmar, les opposants à des hausses de prix de sources d’énergie en 2007 ont rassemblé des foules menées par des moines bouddhistes portant des robes safran, d’une teinte jaune orangé, quoi. L’habitude a donné son nom (la révolution safran) au mouvement prodémocratie. Le coup d’État du début de cette année a stimulé de nouvelles manifestations malgré les répressions incessantes. Cette fois, des Myanmaraises ont choisi de porter comme des fanions contestataires des sarongs ou même des sous-vêtements de cette couleur tirant sur l’orangé.

Au Canada, l’orange politique évoque évidemment le Nouveau Parti démocratique, toujours « nouveau » après 60 ans d’existence. Le parti d’allégeance socialiste aurait normalement opté pour le rouge, mais cette couleur appartenait déjà aux libéraux canadiens depuis le XIXe siècle.



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