La commission sur la liberté académique a invité un historien qui falsifiait ses recherches

Les deux professeurs proposent au gouvernement de créer un poste d’«ombudsman indépendant chargé de protéger la liberté d’expression dans l’enseignement supérieur».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les deux professeurs proposent au gouvernement de créer un poste d’«ombudsman indépendant chargé de protéger la liberté d’expression dans l’enseignement supérieur».

La commission indépendante sur la liberté académique mise sur pied par le gouvernement Legault a ouvert ses audiences mardi en recevant un professeur de l’Université Trent qui a auparavant reconnu avoir falsifié ses travaux afin que leurs conclusions concordent avec ses « croyances idéologiques ».

Christopher Dummitt est venu plaider pour la mise en place d’une loi pour encadrer la liberté universitaire et consigner la « neutralité » des universités. Il a aussi recommandé la mise sur pied d’un ombudsman, un calque du « champion de la liberté d’expression » proposé par le gouvernement conservateur de Boris Johnson, au Royaume-Uni.

Dans les premiers paragraphes du mémoire qu’il a déposé avec le professeur Zachary Patterson, de l’Université Concordia, M. Dummitt dit « souhait [er] que le secteur de l’éducation supérieure valorise la recherche de la vérité par-dessus tout ».

Or, dans un texte qu’il a publié en 2019 sur le site australien Quillette, M. Dummitt a écrit avoir lui-même utilisé une « méthodologie » visant à valoriser les « anecdotes savoureuses » ou à isoler (cherry-pick) certains détails venant appuyer son idéologie sur la construction sociale des identités. 

Dans un courriel transmis au Devoir, le professeur a confirmé avoir écrit l’article en question.

Dans le texte, M. Dummitt admet avoir inventé des parties d’un article qui a été, selon ses dires, « republié de nombreuses fois dans des manuels destinés à des étudiants de premier cycle universitaire ». Il dit avoir utilisé le même processus lors de l’écriture d’un de ses livres, qui a reçu selon lui « plus que sa part d’attention » et « 112 citations dans Google Scholar » en date de juillet 2019.

« Tout le monde » invente des choses, dit-il dans ce même texte pour se défendre. « C’est comme ça que ça fonctionne dans le domaine des études de genre », écrit-il.

Au Devoir, le professeur Dummitt a dit que l’écriture de ce texte l’avait amené à « chérir la liberté académique et la diversité des points de vue ». Si certaines de ses interprétations étaient « biaisées » et « douteuses », c’est parce qu’il œuvrait dans « un sous-champ académique qui était tellement homogène politiquement et qui manquait de diversité de points de vue », a-t-il fait valoir.

« Plusieurs experts travaillent toujours dans ce genre d’environnement. Et ils sont parmi les plus prompts à se fermer face aux points de vue divergents, en plus de menacer la liberté académique », a-t-il ajouté dans un message rédigé en anglais.

Christopher Dummitt a récemment dénoncé la Société historique du Canada pour la manière dont elle s’est récemment exprimée pour appuyer l’utilisation du mot « génocide » pour qualifier l’histoire de la violence envers les peuples autochtones. Il a aussi suggéré « d’annuler » ceux qui voulaient « annuler la fête du Canada ». À ceux-là, il a reproché de former « un gang moderne de moralistes obsessionnels qui isolent [cherry-pick] les faits historiques pour obtenir des gains politiques ».

Invité par la Commission

Après les aveux du professeur Dummitt sur le site Quillette, des médias français se sont emparés de son histoire. La chaîne Arte a notamment contacté dix experts des études de genre, pour finalement conclure que « le statut » du professeur canadien « dans ce domaine a été largement surestimé », entre autres par les journalistes français.

Christopher Dummitt a été invité à participer à la Commission scientifique et technique indépendante sur la reconnaissance de la liberté académique dans le milieu universitaire par ses membres, a confirmé le responsable des relations de presse du ministère de l’Éducation, Bryan St-Louis. « Les audiences publiques de la Commission se font sur invitation, à la suite de la réception de mémoires, témoignages ou avis d’experts », a écrit ce dernier. « Le mémoire soumis par Think Heterodox [le groupe fondé par MM. Dummitt et Patterson] a été analysé en fonction des mêmes critères que les autres documents soumis à la Commission », a-t-il ajouté.

Le président de la Commission, l’ex-ministre péquiste et vice-recteur aux partenariats, aux affaires internationales et autochtones de l’Université du Québec à Chicoutimi, Alexandre Cloutier, a dit au Devoir qu’il n’était pas au courant des aveux du professeur Dummitt. Les invitations « sont faites en fonction des mémoires » qui sont déposés à la commission, a-t-il souligné.

Une « liberté illimitée »

Au total, quatre groupes, dont un à huis clos, ont témoigné à la commission sur la liberté académique mardi. Celle-ci s’est ouverte avec la présentation de deux professeurs qui demandent que les universitaires aient une « liberté illimitée » de tester « les idées reçues » et de « présenter des opinions controversées et impopulaires », tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des salles de classe.

Le professeur d’informatique à l’Université du Québec (TELUQ) Daniel Lemire a marqué son camp dès le début de sa présentation en nommant, au long, le titre de l’essai Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières.

La commission à laquelle il participait a été créée dans la foulée de la controverse qui a frappé l’Université d’Ottawa après que sa professeure Verushka Lieutenant-Duval eut prononcé le mot en « n » en classe. L’exercice doit se poursuivre jusqu’au 1er septembre.

Devant les commissaires, M. Lemire a déclaré qu’à son avis, « il ne devrait pas y avoir de limites pour ce qui est des idées qu’on peut défendre, [dont] on peut débattre, autres que celles que la loi impose ».

Dans le mémoire qu’il a déposé avec son collègue de l’Université d’Ottawa Raúl Ernesto Colón Rodríguez, il déplore que le milieu universitaire ait évolué pour devenir un endroit où « seulement un ensemble étroit de vues et de croyances politiques sont les bienvenues ». De l’avis de M. Lemire, cette « idéologie s’impose un peu par la force ». « En gros, si vous voulez des chaires de recherche, vous devez adopter cette vision-là du monde », a-t-il avancé.

Des « tests de pureté idéologique »

En guise de solution, les professeurs prônent l’interdiction des « tests de pureté idéologique lors du recrutement, comme l’inclusion de “déclarations de diversité” pour des postes où ces déclarations ne sont pas pertinentes ». Ils déplorent aussi qu’un « trop grand nombre de professeurs et d’enseignants [aient] perdu leur emploi ou [aient] vu leur avancement professionnel affecté en raison des opinions qu’ils ont exprimées ».

MM. Lemire et Colón Rodríguez ont notamment été questionnés sur ce passage par l’un des membres du comité d’experts, le professeur Yves Gingras de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Avez-vous fait une enquête ? » a-t-il demandé aux deux hommes.

« Au Québec, ça ne semble pas être un problème criant à l’heure actuelle, mais c’est une épidémie, il y a une forme de contagion », a répondu M. Lemire. À son avis, il y a « une menace que cette situation-là puisse se passer ». « Si la Commission le souhaitait, on pourrait envoyer une annexe avec des cas », a-t-il dit.

Les deux professeurs avancent aussi dans leur mémoire que « les femmes sont désormais majoritaires sur les campus » et que cela « constitue un progrès considérable ». Ils estiment aussi que « jamais auparavant nos campus n’ont été aussi accessibles aux étudiants handicapés, plus pauvres et plus âgés ».

Une récente enquête du Globe and Mail a mis en évidence la surreprésentation des hommes dans les positions de pouvoir dans les universités québécoises. Le quotidien a démontré que la situation est la même à l’échelle du pays.

Pour contrer ce qu’ils considèrent comme une « érosion du respect de la liberté académique », les professeurs Lemire et Colón Rodríguez suggèrent au gouvernement de créer un poste d’« ombudsman indépendant chargé de protéger la liberté d’expression dans l’enseignement supérieur ».

Après eux, les professeurs Arnaud Bernadet et Isabelle Arseneau ont proposé la création d’un « énoncé national » visant à protéger la mission des universités : « créer et transmettre des savoirs ».

Les deux professeurs avaient auparavant dénoncé, dans La Presse, le traitement réservé à une de leurs collègues. Celle-ci s’était retrouvée dans l’embarras après avoir fait lire à ses étudiants Forestiers et voyageurs, écrit en 1863 par Joseph-Charles Taché, puisque « le mot en “n” » s’y retrouve. McGill a ensuite suggéré à la professeure de prévenir ses étudiants avant la lecture de certaines œuvres et de leur proposer de sauter certains passages ou d’éviter des œuvres entières.

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