L’espoir de Singh dans son ancien bastion

Le chef du NPD, Jagmeet Singh, a été accueilli par son frère, le député provincial Gurratan Singh, dans son fief de Brampton-Est, lundi, en Ontario.
Photo: Boris Proulx Le Devoir Le chef du NPD, Jagmeet Singh, a été accueilli par son frère, le député provincial Gurratan Singh, dans son fief de Brampton-Est, lundi, en Ontario.

« Tout a commencé juste ici », a rappelé Jagmeet Singh en enlaçant son frère Gurratan, à la sortie de l’autobus de tournée, lundi dernier dans la circonscription de Brampton-Est. Si Jagmeet Singh arrive à faire gagner du terrain au NPD durant cette élection, cela devrait commencer ici, dans cette banlieue ouvrière du nord-ouest de Toronto où il a commencé sa carrière politique.

Il devra cependant se distinguer de la marque Trudeau. Ici, le Parti libéral est associé à l’ouverture à l’immigration. Il a réussi à séduire depuis 2015 presque tous les comtés aux confins de la plus grande ville du Canada, largement multiethniques.

Sous une chaleur étouffante d’août, Jagmeet Singh a rendu visite à un petit restaurant-traiteur situé dans un modeste centre commercial à aire ouverte d’un parc industriel, d’où l’on peut voir les cheminées de l’usine d’assemblage de Fiat-Chrysler, juste de l’autre côté du boulevard. Tous les autres partis fédéraux, exception faite du Bloc québécois, sont passés dès les premiers jours de la campagne par « le 905 », territoire surnommé par son code téléphonique. Le Nouveau Parti démocratique (NPD) n’a aucun élu dans ces vastes banlieues, sauf si l’on compte ses deux députés de la ville d’Hamilton, tout à l’ouest du Grand Toronto.

Quand j’aborde les questions sociales, je pense souvent aux travailleurs d’ici, à Brampton, où j’ai commencé ma carrière politique. Je me souviens de la réalité des travailleurs de première ligne, et comment ils ont besoin d’aide.

Le lieu de cet arrêt de campagne n’a pas été choisi au hasard : Jagmeet Singh a fait ses premières armes politiques ici. L’avocat était même un habitué de ce petit restaurant à l’époque où il avait son bureau de député provincial dans ce même complexe.

« Quand j’aborde les questions sociales, je pense souvent aux travailleurs d’ici, à Brampton, où j’ai commencé ma carrière politique. Je me souviens de la réalité des travailleurs de première ligne, et comment ils ont besoin d’aide. C’est pourquoi Brampton, toute la région de Toronto, tous les travailleurs et travailleuses sont importants pour nous », a expliqué le chef néodémocrate au Devoir.

Brampton a défrayé la manchette à l’automne et au printemps comme étant l’épicentre de la COVID-19 en Ontario, puis au pays durant la troisième vague. De nombreux travailleurs jugés essentiels en pandémie demeurent dans cette ville. La multinationale Amazon y possède deux centres de distribution.

Gain possible

Même si les libéraux ont raflé les cinq circonscriptions de cette banlieue en 2015 et en 2019, les stratèges du NPD croient pouvoir leur ravir Brampton-Est. C’est, avec l’ancienne circonscription de Jack Layton, Toronto–Danforth, leur principal espoir de percée.

« Il y a beaucoup d’emphase mise sur cette circonscription [de Brampton-Est]. S’il y a un gain pour le NPD dans le grand Toronto, ça va être là », analyse l’ex-stratège du parti Farouk Karim. Une opinion partagée par d’autres anciens employés néodémocrates avec qui Le Devoir s’est entretenu.

Même si la dynamique de la région de Toronto se résume souvent à des luttes entre libéraux, forts dans les quartiers centraux, et conservateurs, qui dominent les circonscriptions rurales tout autour, Brampton-Est est une exception. Le NPD y est arrivé deuxième en 2019, mais loin derrière, avec 10 000 voix de retard sur le candidat libéral Maninder Sidhu. Quant aux libéraux, ils entendent absolument conserver tous leurs appuis dans le grand Toronto s’ils veulent retrouver leur majorité perdue en 2019.

« Le NPD souhaite probablement obtenir une douzaine [de circonscriptions] en Ontario. Dont Brampton, c’est assez évident. C’est un lieu où il y a une possibilité de faire une percée dans le grand Toronto », confirme Peter Graefe, professeur de science politique de l’Université McMaster. Au niveau provincial, trois des cinq circonscriptions de Brampton sont détenues par le NPD de l’Ontario, dont Brampton-Est, représentée par le frère de Jagmeet Singh, Gurratan Singh.

« Brampton est une communauté remplie de gens qui travaillent fort et qui n’ont pas reçu, historiquement, les investissements dont ils ont besoin », illustre ce dernier, présent au passage du chef du NPD.

En 2019, Jagmeet Singh en a d’ailleurs fait sourciller plus d’un en promettant un nouvel hôpital pour Brampton, alors que cela ne relève pas des responsabilités du gouvernement fédéral. Il ne se gêne pas pour répéter la promesse.

« On pense qu’au niveau fédéral, on peut aider avec les investissements dans les soins de santé, on peut aider dans les investissements dans plus d’infrastructures, comme un nouvel hôpital », a-t-il dit.

Connu, mais pas le premier choix

Même si son nom est connu de toutes les personnes rencontrées par Le Devoir dans les stationnements commerciaux de Brampton-Est, le chef du NPD pourrait avoir du mal à se distinguer de la marque Trudeau. La propriétaire du restaurant qu’il a choisi de visiter n’a que de bons mots sur la gentillesse de M. Singh, mais ne souhaite pas dire si elle l’appuie, demandant aussi que son nom ne soit pas publié.

Arborant un turban jaune vif, Anmol Brar termine sa journée de travail dans un petit bureau de consultant en immigration situé dans un autre centre commercial, lui aussi bordé de routes à six voies où filent les nombreux camions lourds.

« Oui, je crois [que Jagmeet Singh a une chance de remporter dans Brampton-Est]. Parce que la communauté ici est très [d’origine] indienne, et ils aiment le NPD. Ils sont préoccupés par la santé, et il [M. Singh] soulève cette question. Il veut améliorer le système de santé », retient-il. Il ajoute toutefois que Justin Trudeau est apprécié « pour ses règles sur l’immigration ». Lui-même est arrivé au Canada il y a sept ans, et avoue avoir l’intention de voter libéral. Selon Statistique Canada, les deux tiers de la circonscription déclarent une origine ethnique sud-asiatique, en majorité indienne.

De l’autre côté de l’imposant stationnement, Vary Ghurman est en retard pour son rendez-vous chez le médecin de son premier enfant, qu’elle tient dans ses bras. Elle connaît le nom de Jagmeet Singh, mais avoue que son idée est faite : elle votera libéral.

« Je crois que les conservateurs ont un bon argument de vente en souhaitant retrouver l’économie comme avant. Les gens vont peut-être juger le gouvernement pour sa gestion de la COVID, mais pour ma famille, nous allons rester libéraux », dit-elle, mentionnant spécifiquement l’ouverture de Justin Trudeau aux réfugiés comme la politique qui l’a convaincue.

Devant un salon de coiffure, quelques jeunes employés partagent leur enthousiasme pour Jagmeet Singh. La seule ayant l’âge de voter, toutefois, est leur patronne. D’origine indienne, Joanna Fernandes dit s’opposer aux partis de gauche qui auraient, selon elle, laissé tomber les petits entrepreneurs durant la pandémie. De plus, elle souhaite moins d’immigration.

« Je vois beaucoup d’étudiants hautement qualifiés qui n’ont pas d’emploi […] Je crois que notre vote va aller à celui qui contrôle l’influx d’immigrants. Je suis une immigrante moi-même, mais j’ai dû payer beaucoup d’argent pour venir dans ce pays. Je crois que si des immigrants viennent ici, il doit y avoir un certain standard. Si nous prenons tout le monde, nous perdrons des emplois. »

Le candidat libéral de Brampton-Est, le député Maninder Sidhu, revendique le statut de candidat le plus à gauche de la course. « En fait, les libéraux fédéraux sont le seul parti progressiste avec un bilan progressiste démontré et de vrais résultats pour Brampton », a-t-il écrit dans un courriel au Devoir, non sans souligner que le NPD n’avait toujours pas nommé de candidats pour la plupart des circonscriptions de Brampton.

Il n’y avait effectivement pas de candidat dans Brampton-Est au moment du passage du chef. Deux jours plus tard, la première présidente noire du syndicat local des enseignants, Gail Bannister-Clarke, a été nommée candidate du NPD dans la circonscription. Au moment où ces lignes étaient écrites, on devait toujours trouver des candidats néodémocrates pour Brampton-Ouest et Brampton-Nord. Les courriels du Devoir à l’association conservatrice de Brampton-Est sont restés sans réponse.


Le NPD veut mettre fin aux subventions aux pétrolières

Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, a promis lundi de mettre fin immédiatement aux subventions aux pétrolières s’il prend le pouvoir, tout en dénonçant les « promesses en l’air » du premier ministre Justin Trudeau. Le chef du NPD a fait ces déclarations sur l’avenue du Parc, à Montréal, là où a débuté en 2019 la grande marche historique pour le climat. Ce jour-là, Justin Trudeau a promis du changement et des actions pour lutter contre les changements climatiques. Mais qu’a-t-il fait depuis deux ans ? a demandé M. Singh, flanqué de certains de ses candidats. « Il a augmenté les subventions aux énergies fossiles », a-t-il lancé, outré. « C’est complètement inacceptable. » Les aides à l’industrie pétrolière des libéraux ont été, en moyenne, de 900 millions de dollars plus élevées que celles accordées par le Parti conservateur lorsqu’il était au pouvoir, a souligné le NPD. Son parti promet d’investir dans les énergies renouvelables, dans la rénovation éco-énergétique et dans le transport en commun. Il s’est aussi engagé à réduire de plus de la moitié les émissions du Canada d’ici 2030.

La Presse canadienne


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