La mort de Jean René Junior Olivier à Repentigny, une tragédie de trop

Lorsqu’elle parle des interpellations dont elle a été témoin ou qu’on lui a racontées, Ketty Jean-Charles parle de longues minutes sans s’interrompre, comme tous ceux avec qui Le Devoir s’est entretenu.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Lorsqu’elle parle des interpellations dont elle a été témoin ou qu’on lui a racontées, Ketty Jean-Charles parle de longues minutes sans s’interrompre, comme tous ceux avec qui Le Devoir s’est entretenu.

La mort de Jean René Junior Olivier, abattu à la suite d’une intervention du Service de police de la Ville de Repentigny le 1er août, est la tragédie de trop pour des parents noirs de la région. L’angoisse est palpable chez plusieurs, qui s’inquiètent pour leurs enfants et qui sont exaspérés par la différence de traitement entre Blancs et Noirs.

Le fils de Ketty Jean-Charles, 43 ans et résidente de Repentigny, arrive à une étape de sa vie qui devrait être, normalement, banale pour un jeune de son âge. L’adolescent de 16 ans a obtenu son permis de conduire d’apprenti et il peaufine sa technique dans les rues de la ville. Mais cela est plus une source d’angoisse que de joie pour sa mère. « J’ai peur. Sachant tout ce qui se passe et comment les policiers traitent nos enfants... », laisse-t-elle tomber, en entrevue avec Le Devoir.

Lorsqu’elle parle des interpellations dont elle a été témoin ou qu’on lui a racontées, elle parle de longues minutes sans s’interrompre, comme tous ceux avec qui Le Devoir s’est entretenu. La liste est longue. Son ancien conjoint, qui résidait à Montréal, se faisait régulièrement interpeller lorsqu’il venait la visiter. « Une fois les policiers nous ont arrêtés alors qu’il conduisait ma voiture, et on nous a dit que c’était pour une fouille de routine. Mais ils n’avaient pas de raison valable. Ça n’arrive pas aux Blancs autour de nous », raconte-t-elle.

À l’heure du souper, les discussions sur le sujet avec son fils sont récurrentes. « Je lui dis sans cesse de faire attention à la police de Repentigny. Je n’ai pas l’impression que c’est une discussion que les parents blancs ont avec leurs enfants quand ils sortent de la maison », dit la mère de famille. Lorsqu’elle parle de son fils, l’inquiétude est palpable. « À chaque fois qu’il met le pied dehors, j’ai peur qu’il ne rentre pas et j’espère qu’il sera correct. Ce n’est pas juste, je ne devrais pas avoir à m’inquiéter de ça », lance-t-elle. « Mon fils ne devrait pas avoir moins de chance de survie à cause de la couleur de sa peau ».

La mort de Jean René Junior Olivier le 1er août attise les craintes. C’est sa mère, Marie-Mireille Bence, qui a appelé le 911. Elle craignait que son fils, qui était en détresse psychologique, ne se fasse du mal.

Conversations difficiles

Pour Rose, mère de cinq enfants et qui réside à Repentigny, le fil des événements qui ont mené à la mort de l’homme noir de 38 ans est « la goutte qui fait déborder le vase ». « Il faut que ça se règle, les choses doivent changer », insiste-t-elle. Elle estime qu’il devrait y avoir plus de personnes noires dans les postes clés de la ville et dans le corps de police.

La mère de famille dit constater une tendance chez les policiers à demander l’identité des jeunes Noirs même s’ils n’ont rien fait de mal. « Je leur dis de ne pas donner leur nom si le reproche qu’on leur fait n’est pas clair et n’a pas de fondement », glisse-t-elle. Et quand elle fait des marches avec son conjoint, elle remarque que les jeunes Blancs se font moins importuner par les policiers que les Noirs lorsqu’ils se rassemblent.

« Il y a des gens qui ont des préjugés. Les gens de la communauté noire n’ont pas quitté Montréal pour créer du trouble. Nous sommes sortis de Montréal ou de Rivière-des-Prairies pour avoir de la tranquillité. Mais contrairement à ce qu’on pensait, on se fait harceler et c’est frustrant », lance-t-elle.

Les conversations de Rose avec ses enfants sont parfois difficiles. « Ce n’est pas facile pour eux d’accepter ça, mais je les comprends. Ce n’est pas évident en tant que parent de dire à nos enfants que ce qui est acceptable pour l’autre ne l’est pas pour lui, à cause de la couleur de sa peau », dit-elle.

Pour Junior Kolomoni, 19 ans, qui réside à Repentigny depuis quatre ans, c’est systématique : le jeune homme se fait dire par sa mère de faire attention à la police chaque fois qu’il sort de chez lui. « Je lui réponds que je n’ai pas peur. Les policiers de Repentigny, ils ne me font pas peur », dit-il d’un ton calme.

Il a néanmoins connu son lot d’interpellations et il évite le boulevard Iberville quand il rentre chez lui, même s’il doit faire un détour. « Les policiers sont toujours actifs et je ne veux pas les croiser. Parce que je sais que je vais me faire arrêter à cause du type de voiture que je conduis et parce que je suis Noir », dit-il. Le jeune homme en a assez de se faire demander pourquoi il est à l’extérieur, ainsi que ses papiers d’identité. « Quand je leur demande ce qu’on me reproche, c’est toujours la même réponse : vérification, vérification, vérification. Ça devient énervant », lance-t-il.

Nouvelle étude en cours

Face aux histoires de ce genre qui abondent, des chercheurs de l’Observatoire des profilages de l’Université de Montréal ont démarré un projet de recherche pour documenter le profilage racial dans les interpellations routières à Repentigny. Laval, Terrebonne et Montréal feront également partie des villes qui seront étudiées. Les premières entrevues ont lieu au mois d’août, et l’équipe de recherche a déjà reçu plusieurs témoignages préliminaires évocateurs.

« Les études qualitatives qui documentent le profilage racial à l’extérieur de Montréal sont très peu nombreuses. Il y a vraiment un besoin, même à Montréal. Mais l’idée est d’aller dans les villes en périphérie où il y a des enjeux et des tensions », explique Marie-Ève Sylvestre, doyenne de la faculté de droit de l’Université d’Ottawa et chercheuse à l’Observatoire.

Le visage de Repentigny, où réside une population majoritairement blanche, change depuis plusieurs années. Selon des données de recensement de Statistique Canada compilées par Le Devoir, les minorités visibles représentaient 4 % de la population de Repentigny en 2006. En 2016, leur proportion a grimpé à 11,5 %, et ce sont en très grande majorité des Noirs.

« Nous voulons documenter la nature des interpellations policières et ce qui se passe lors des contrôles routiers. Mais aussi l’expérience et les conséquences qu’ont les contrôles répétés sur les populations noires et racisées », précise Marie-Ève Sylvestre. L’équipe de recherche veut notamment évaluer les conséquences sur le sentiment d’appartenance et la confiance envers les institutions, les impacts potentiels sur le parcours scolaire et les conséquences sur le plan juridique.

Le Devoir mentionnait début juillet que la Ville de Repentigny entendait présenter un plan d’action cet été afin de s’attaquer à ce problème. Contactée par Le Devoir, la municipalité a indiqué qu’il n’y avait pas de date de publication prévue pour le moment. Depuis la mi-novembre, l’agence Uena, spécialisée en « gouvernance inclusive », travaille avec le corps de police dans le but d’améliorer ses pratiques.

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