Il y a 150 ans, les journalistes se donnaient une tribune à Québec

Les journalistes couvrant l’actualité parlementaire à Québec en 1915
Photo: Collection Félix Barrière, BAnQ Les journalistes couvrant l’actualité parlementaire à Québec en 1915

La Tribune de la presse, l’association des journalistes parlementaires à Québec, célébrera son 150e anniversaire de naissance cet automne. Retour sur de petites et grandes batailles pour le droit du public à l’information qu’elle a menées.

Samedi 11 novembre 1871. Un millier de soldats et d’officiers des forces armées de Sa Majesté la reine Victoria défilent dans les rues de Québec — du parc de l’Artillerie (Royal Artillery) ou de la citadelle (69e régiment) jusqu’au port. Cent douze ans après la Conquête, plusieurs saluent le départ de la garnison britannique. La fanfare retentit jusque dans le parlement, où des reporters prennent (avec l’autorisation de l’orateur de l’Assemblée, Joseph-Godric Blanchet) la « direction complète » de la galerie des journalistes. La Tribune de la presse du Parlement de Québec prend forme.

Les journalistes rendent compte des débats politiques agitant la société canadienne depuis 1792. Ils sont des habitués du Parlement de la côte de la Montagne, à Québec, y couvrant d’abord les travaux des députés du Canada-Uni (1859-1865), puis ceux de la province de Québec (1867-1883), avant d’élire domicile dans l’hôtel du Parlement en 1884.

Au lendemain de la Confédération, les travaux des députés de la 1re législature de la province de Québec suscitent un vif intérêt, si bien qu’un « problème d’espace » se pose rapidement dans la salle de l’Assemblée législative. « Les journalistes avaient des pupitres. [Mais] il y a plein, plein de gens qui monopolisent leur espace », indique l’historien Jocelyn Saint-Pierre. Parmi eux, « des étrangers […] qui se donnaient pour les représentants de journaux depuis longtemps trépassés », rapporte le 13 novembre 1871 Le Canadien, selon qui « ces abus demandaient une réforme ».

Les journalistes « ont décidé de mettre de l’ordre là-dedans » après les élections générales de 1871, poursuit M. Saint-Pierre, qui a écrit Histoire de la Tribune de la presse à Québec(tome 1 : 1871-1959 ; tome 2 : depuis 1960). Les journalistes chargent un « comité » présidé par Hector Fabre d’« empêcher que cette partie de la Chambre soit envahie par les étrangers »,rapporte L’Événement, dont il est le fondateur (13 novembre 1871).

Les correspondants parlementaires comptent sur l’appui de l’orateur Joseph-Godric Blanchet, qui assume aussi les responsabilités de lieutenant-colonel du 17e bataillon d’infanterie de milice volontaire de Lévis, de dirigeant d’une compagnie de chemin à lisses et de cofondateur du journal L’Écho de Lévis, entre autres choses. « Ils ont dressé la liste des journalistes accrédités pour cette session-là. Ils l’ont remise à Joseph-Godric Blanchet […], qui l’a acceptée. C’est fou, mais c’est un précédent historique, juridique, qui a rarement été contesté », souligne Jocelyn Saint-Pierre, retraité de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale.

Du coup, c’est la Tribune de la presse — et non le gouvernement ou un ou l’autre des groupes parlementaires — qui recommande au président de l’Assemblée nationale à quel journaliste délivrer une carte d’accès média au parlement depuis 150 ans. Le président ou la présidente « a toujours donné suite aux recommandations de la Tribune relatives aux accréditations des journalistes qui œuvrent au sein de l’institution parlementaire afin d’éviter à l’Assemblée nationale des conflits d’intérêts dans l’accréditation des représentants de la presse », souligne le président Yvon Vallières en 2009.

Tout « journaliste » travaillant pour une organisation de presse dont l’« occupation principale, régulière et continue est de participer à la recherche, la production ou la diffusion d’informations sur les activités de l’Assemblée nationale, du gouvernement et de ses organismes » peut être membre de la Tribune de la presse. Sur la colline Parlementaire, le membre doit « s’impose[r] un devoir d’indépendance le maintenant à distance des pouvoirs et des groupes de pression », précisent les règlements de la Tribune.

Il n’en a pas toujours été ainsi, fait remarquer le journaliste Robert McKenzie, dont la carrière s’est étendue de 1957 à 2002. Au tournant des années 1950 et 1960, « à la Tribune de la presse, il y avait beaucoup de journalistes qui écrivaient des discours pour des ministres et ensuite faisaient des reportages sur les discours qu’ils avaient écrits. On ne peut pas l’imaginer. Ce n’est pas juste du copinage, c’était collé ensemble », explique le membre honoraire.

Le reporter natif de Pitlochry, en Écosse — qui a renoncé à un poste à CJAD à 125 $ par semaine pour en accepter un autre à The Gazette à 50 $ par semaine, assorti du message de salutations « Et c’est mieux que ce que tu vaux », dans les années 1950 —, se souvient de la « corruption qu’il y avait autour du Parlement ». « Aux conférences de presse, on arrivait et il y avait une enveloppe. Il y avait deux dollars dedans. Je ne dis pas ça pour me flatter — je n’étais pas le seul —, mais j’étais de la première génération qui remettait l’enveloppe et qui disait : “Non merci” », relate-t-il lors de l’enregistrement d’une table ronde en vue de la 4e édition des Rendez-vous d’histoire de Québec.

Le premier ministre Maurice Duplessis humilie les journalistes qui mettent au jour la corruption gangrenant sa gouverne de l’État québécois. En 1958, il ne peut sentir Le Devoir, qui a révélé le scandale politico-financier du gaz naturel : des membres du gouvernement unioniste font fructifier à leur bénéfice personnel des informations privilégiées sur l’imminence de la mise en vente du réseau public de gaz naturel.

Robert McKenzie se souvient d’une « scène assez pénible » mettant en scène M. Duplessis et des journalistes dans la maison d’Iron Ore à Schefferville. Après l’inauguration du chemin de fer Sept-Îles–Gagnon, le « cheuf » prend place sur une chaise. « On a tous été invités à aller lui serrer la main. On commence par les dignitaires. Les journalistes, derrière, arrivent », explique l’ex-reporter du Toronto Star. Le directeur de cabinet de M. Duplessis, Emile Tourigny, nomme comme dans les grandes cours d’Europe les personnes qui s’approchent. Le tour du représentant du journal du 71A de la rue Saint-Jacques, à Montréal, vient. « Monsieur Cardinal, Le Devoir. » « Duplessis refuse de lui serrer la main. Mario [Cardinal] repart » non moins déterminé à écrire la vérité sur le gouvernement de l’Union nationale, se souvient Robert McKenzie six décennies plus tard.

L’expulsion du reporter du journal Le Devoir Guy Lamarche (qui est décédé il y a quelques jours) d’une mêlée de presse — ou plutôt d’une « dictée » — de M. Duplessis est la goutte qui fait déborder le vase de la Tribune de la presse.

Les membres de l’association de journalistes exigent qu’à l’avenir tous les membres de la Tribune aient les mêmes privilèges, sinon ils boycotteront les activités médiatiques. Pour se protéger, ils se constituent en société incorporée selon la Loi des compagnies du Québec. « Les journalistes, en 1958, ont été, je pense, pas mal traumatisés par ce qui s’était passé. Ils ont refusé d’aller aux conférences de presse de M. Duplessis. Et ils se sont dit : si un de nos membres est attaqué, on va l’appuyer et on n’ira pas rencontrer les hommes politiques », souligne l’historien des médias Jocelyn Saint-Pierre.

La bataille des correspondantes

Maurice Duplessis mange les pissenlits par la racine lorsque la Tribune de la presse du Parlement de Québec délivre une carte de membre actif pour la première fois à une femme : Evelyn Dumas. La journaliste — de La Presse, puis du Devoir — fait son entrée dans ce « grand collège de gars » en février 1961, soit quelques mois avant l’élection de Marie-Claire Kirkland à l’Assemblée législative. Elle est la seule membre active parmi 30 hommes. Lisa Balfour, de Southam News Services, Gisèle Gallichan, de la radio CJLR, et Susan Altschul, du Montreal Star, suivent ses pas. Françoise Côté, du Devoir, et Renée Lacoursière, de CFCM-TV, s’ajoutent de temps à autre aux « batailleuses » de la colline.

« Il a fallu que je me batte pour arriver ici », raconte la journaliste Gisèle Gallichan. « Nous étions considérées comme des curiosités — et, par quelques-uns des confrères de la Tribune de la presse, comme des curiosités temporaires », ajoute-t-elle.

Dans les années 1960, des patrons de presse n’arrivent pas à croire que des femmes ont la force de trimballer les magnétophones à ruban magnétique, les micros en chrome, les pieds de micro, les câbles. « J’ai démontré à mes patrons qu’ils n’avaient pas besoin d’envoyer un gars. J’étais assez forte pour faire tout cela », dit Mme Gallichan, qui a été chargée pendant un bout de temps de la couverture politique, mais également des faits divers de la capitale. À plus d’une occasion, elle se déplace du théâtre d’un incendie à celui du Parlement dans une même journée. Elle « sentait la boucane », dit-elle en souriant.

Dans les années 1960, des patrons de presse n’arrivent pas non plus à croire que les femmes auront la crédibilité de rapporter les débats politiques. La journaliste Renée Lacoursière, de la station de télé CFCM-Québec, l’apprend à ses dépens. « Par le poste de télé de Québec, Renée alimentait Montréal, CFTM-Montréal. “Papa” Lapointe — Claude Lapointe, chef des nouvelles, pour ne pas le nommer […] — trouvait que ça ne faisait pas crédible une femme qui envoyait de l’information parlementaire, que ce n’était pas sérieux. Alors, Renée a dû rentrer à la station CFCM de Québec et elle a été remplacée », relate Gisèle Gallichan, voyant « quelque chose d’assez mortifiant » dans cette histoire.

Robert McKenzie fait remarquer que « ce sont les patrons à Québec, à Montréal, à Toronto et ailleurs qui choisissent les gens qu’ils envoient » couvrir les travaux parlementaires à Québec. La Tribune recommande simplement l’accréditation des journalistes qu’ils ont retenus pourvu qu’ils respectent les conditions d’admission. « Qu’il y ait eu ou pas des femmes à une certaine date n’a rien à voir avec la Tribune de la presse », affirme-t-il.

À l’été 2021, les médias comptaient sur 63 représentants dans le complexe parlementaire : 17 femmes (27 %) et 46 hommes (73 %).

Cent cinquante ans après avoir pris le « contrôle » de la galerie des journalistes du Parlement, les membres de la Tribune de la presse — femmes et hommes — s’affairent chaque jour à demander une reddition de comptes aux pouvoirs exécutif, législatif, administratif et judiciaire — qui plus est en temps de pandémie, où le Parlement perd des occasions de questionner les membres du gouvernement. En défendant leurs droits et privilèges, la Tribune de la presse s’avère un formidable « instrument de la démocratie » québécoise, résume Gisèle Gallichan.

Quelques accrochages politico-journalistiques

1907-1909

Olivar Asselin séjourne en prison une première fois en 1907, pour libelle diffamatoire, puis une deuxième fois en 1909, pour avoir giflé le ministre des Travaux publics, Louis-Alexandre Taschereau. Il est alors arrêté par la police provinciale, relâché, puis, cinq jours plus tard, condamné à 15 jours de prison.

1922-1923

John H. Roberts, du journal The Axe, insinue dans un article du 27 octobre 1922 que deux membres de l’Assemblée sont impliqués dans le meurtre de Blanche Garneau et que c’est pour cette raison que les autorités tardent à élucider le crime. Il comparaît à la barre de l’Assemblée législative. Il est incarcéré en vertu d’une loi votée par les élus ; il sera relâché 104 jours plus tard (le 12 avril 1923).

12 octobre 2017

Le premier ministre Philippe Couillard reproche aux médias de carburer aux « drames humains » dans leur couverture du remaniement ministériel qu’il a effectué la veille. « Qu’est-ce que vous voulez avoir, vous autres, les médias ? Vous voulez avoir une livre de chair, un peu de sang sur la table ? C’est ça qui vous intéresse ? Vous voulez avoir des drames humains ? C’est ça qui vous excite un peu ? Vous voulez avoir des beaux articles là-dessus ? » demande-t-il aux journalistes agglutinés autour de lui.

Poser des questions

La Tribune de la presse défend les droits et les privilèges des correspondants parlementaires, à commencer par celui de poser des questions aux membres de l’Assemblée nationale, dont ceux du gouvernement, à l’intérieur de l’hôtel du Parlement.

L’auteur de cet article a été président de la Tribune de la presse du Parlement de Québec (2020-2021).



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