Une saison touristique sous pression aux Îles de la Madeleine

Pour éviter d’accentuer le problème sur l’archipel, la communauté maritime et l’ATR se sont mis d’accord pour ne pas dépasser le niveau record de touristes accueillis en 2019, qui était d’environ 68 000 visiteurs entre les mois de mai et d’octobre.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Pour éviter d’accentuer le problème sur l’archipel, la communauté maritime et l’ATR se sont mis d’accord pour ne pas dépasser le niveau record de touristes accueillis en 2019, qui était d’environ 68 000 visiteurs entre les mois de mai et d’octobre.

Chaque été, les Îles de la Madeleine attirent des dizaines de milliers de touristes venus admirer ses paysages idylliques. Mais alors que la saison touristique bat encore son plein, l’archipel doit conjuguer avec une pénurie de main-d'œuvre et des restrictions sanitaires encore en vigueur. Les touristes comme les résidents se bousculent aux portes des commerces et des restaurants. Les îles nichées au cœur du golfe du Saint-Laurent seraient-elles victimes de leur succès ?

« On a réservé notre avion et notre hôtel aux Îles de la Madeleine en avril dernier et jamais on n’aurait pensé qu’il fallait réserver pour aller au restaurant si tôt d’avance. Personne ne nous a prévenus et on a vraiment été pris au dépourvu une fois sur place ! » raconte Danielle Delorme, récemment de retour de son premier voyage aux Îles avec son conjoint.

À Cap-aux-Meules comme ailleurs sur l’archipel, les touristes affluent et il est difficile — voire impossible — de trouver une place assise à un restaurant. Le restaurant Quai Nº360 par exemple, une destination gustative prisée par les visiteurs des Îles, affiche complet jusqu’à la mi-septembre.

« Si on m’avait dit que la situation était comme ça, c’est sûr que je me serais mieux préparée. Mais vous comprendrez que ça nous a fait un choc. C’est un voyage qui nous a coûté très cher, soit 4000 dollars pour l’avion et l’hôtel », souligne Mme Delorme.

« Il y a deux soirées durant lesquelles on a réussi à aller au restaurant. Mais les autres soirs, on mangeait des bouts de pain, des fruits, des petits pique-niques. C’est pas du tout le voyage auquel on s’attendait — surtout vu le prix qu’on a payé », déplore celle qui dit avoir rencontré d’autres touristes dans la même situation.

78 %
C’est la proportion des répondants à un sondage de la Chambre de commerce des Îles qui ont déclaré manquer d’employés.

Si la pression est forte sur l’industrie touristique cette année, il n’y a pourtant pas plus de visiteurs que dans les années précédentes. Selon les données de la Coopérative de transport maritime et aérien (CTMA), le traversier qui relie l’Île-du-Prince-Édouard à l’archipel madelinot connaît un achalandage comparable à une saison estivale prépandémique. Pour les mois de juin et juillet derniers, près de 25 000 passagers sont entrés aux Îles par le traversier, un niveau environ 5 % moins élevé par rapport à la même période en 2019.

« Probablement que certaines personnes croient qu’il y a un achalandage plus élevé qu’à l’habitude, mais c’est à cause de la pression avec la pénurie de main-d’œuvre et les mesures sanitaires qui limitent la capacité d’accueil », croit Monica Thériault, directrice générale du Musée de la mer, situé sur le site de la Grave à Havre-Aubert — qui doit à son « grand dam » régulièrement refuser des visiteurs.

Une lecture de la situation que partage Jacky Poirier, président du conseil d’administration de l’Association touristique régionale des Îles de la Madeleine (ATR).

« On n’a pas les données finales de la saison, mais il semblerait aussi que la durée de séjour des touristes soit plus longue cette année qu’à l’habitude : environ douze ou quatorze jours, au lieu de neuf. Ajoutez à cela que beaucoup de Madelinots restent dans la région cette saison. Cela contribue au fort achalandage qu’on observe », explique M. Poirier.

Photo: Adrien Le Toux Getty images iStockphoto Pour les mois de juin et juillet derniers, près de 25 000 passagers sont entrés aux Îles par le traversier, un niveau environ 5% moins élevé par rapport à la même période en 2019.

Contrairement aux autres années, l’association de tourisme n’a pas fait de publicité pour attirer des visiteurs cet été. « On n’en avait pas besoin et on ne voulait pas non plus faire sauter la marmite. Notre vision, c’est de rester stable comme en 2019, pendant encore quelques années, le temps qu’on s’adapte. »

Pour éviter d’accentuer la pression sur l’archipel, la communauté maritime et l’ATR s’étaient mis d’accord pour ne pas dépasser le niveau record de touristes accueillis en 2019, qui était d’environ 68 000 visiteurs entre les mois de mai et octobre.

« Malgré tout, ce n’est pas nouveau qu’il faut réserver longtemps à l’avance pour aller au restaurant aux Îles, souligne M. Poirier. En contexte normal, c’est déjà difficile d’avoir une place sans réservation, mais là, avec le contexte actuel, c’est presque impossible. C’est sûr qu’il y a des visiteurs qui sont déçus de ça — autant qu’il y a des résidents qui sont déçus de ça ! » reconnaît-il, soulignant qu’il est important de trouver un équilibre permettant de préserver la qualité de vie des Madelinots tout en répondant aux attentes des touristes.

Employés recherchés

Un sondage de la Chambre de commerce des Îles confirme bel et bien l’ampleur de la pénurie de main-d’œuvre dont sont victimes les entreprises locales — et pas seulement les restaurants. « Près de 80 % des répondants à notre coup de sonde déclarent manquer d’employés », souligne Antonin Valiquette, directeur général de la Chambre.

 
 

« Cela fait déjà plusieurs années qu’on subit les impacts de la pénurie de main-d’œuvre chez les commerçants des Îles. Notre territoire insulaire fait en sorte que la plupart des phénomènes démographiques y sont exacerbés. Par exemple, la population est vieillissante, alors la population active diminue  explique-t-il.

Une solution pour diminuer la pression sur les Îles serait-elle de réduire sa capacité d’accueil touristique ? « C’est la solution qui a l’air la plus facile, mais selon moi, ça devrait être la dernière, croit M. Valiquette. La situation présentement aux Îles, c’est un peu comme un jeu d’équilibre pour un serveur qui tiendrait un plateau de service avec un seul doigt. Est-ce que la solution, c’est d’avoir un plus petit plateau ou de rajouter des doigts pour bien le tenir ? » image celui qui pense qu’il faut s’atteler à attirer de la main-d’œuvre et à lutter contre la crise du logement qui sévit sur l’Île pour retenir ses habitants.

Le maire des Îles, Jonathan Lapierre, estime aussi que la problématique est plus complexe. « Réduire le nombre de touristes, ça veut dire moins d’argent dans l’économie, moins d’argent dans la poche des gens », souligne-t-il.

« Nous sommes confrontés à des défis et la communauté des Îles n’a d’autre choix que de se questionner sur sa capacité à répondre aux attentes, et à maintenir un niveau de qualité dans le rapport entre visiteurs et visités qui fait notre réputation », affirme-t-il, soulignant du même coup que « les gens ont toujours été les bienvenus aux Îles, et ils continueront de l’être ».

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