Prendre la route en van, au féminin singulier

En étant seule, «tu peux t’écouter toi-même, tu apprends à te découvrir, tu apprends tes désirs, tes limites», estime Alexandra Girard. De deux à trois mois par année, la jeune professionnelle s’offre une pause du travail afin d’œuvrer bénévolement pour des organismes et prend la route. On la voit ici à bord de sa fourgonnette baptisée Lucy, en compagnie de son chien Reyne. 
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir En étant seule, «tu peux t’écouter toi-même, tu apprends à te découvrir, tu apprends tes désirs, tes limites», estime Alexandra Girard. De deux à trois mois par année, la jeune professionnelle s’offre une pause du travail afin d’œuvrer bénévolement pour des organismes et prend la route. On la voit ici à bord de sa fourgonnette baptisée Lucy, en compagnie de son chien Reyne. 

En plein essor ces dernières années grâce à Instagram, le mouvement van life a connu un bond de popularité sans précédent pendant la pandémie au Québec. Et si partir à la découverte de lieux méconnus ou de nouvelles cultures se vit souvent mieux à deux, des femmes ont toutefois décidé de prendre le volant seules, sourdes aux craintes leur étant exprimées afin de vivre pleinement leur indépendance. Dernier texte de notre série.

« Ça permet de ne pas avoir à faire de concessions », explique d’entrée de jeu la comptable professionnelle agréée (CPA) Alexandra Girard, adepte des escapades en solo. De deux à trois mois par année, la femme de 32 ans cesse de travailler afin d’œuvrer bénévolement auprès de CPA sans frontières ou d’un organisme qui vient en aide aux femmes dans la rue à Montréal. Pendant cette pause annuelle, elle prend la route avec sa fourgonnette baptisée Lucy et son compagnon, Reyne, un boxer aux airs très protecteurs.

En étant seule, « tu peux t’écouter toi-même, tu apprends à te découvrir, tu apprends tes désirs, tes limites. [Lorsque] tu es seule à prendre tes décisions, tu as toujours le choix », détaille-t-elle. « Je me réveille le matin, je regarde la température, je regarde où je veux aller et j’y vais », résume simplement celle qui a aussi déjà vécu à deux sur un voilier.

Cette liberté a aussi convaincu Anne Vincent de sauter le pas en février dernier, au moment d’acheter son premier véhicule, un van qu’elle convertit actuellement. Pour celle qui a voyagé seule aux quatre coins du monde, notamment dans le cadre de son travail comme gestionnaire de programmes en développement international, parcourir le globe sans compagnon d’aventure ne pose aucun problème. Même qu’elle « préfère en général voyager seule ».

Pour l’artiste nomade Julie Plante, découvrir les Amériques en solo n’était initialement pas une option lors de son périple en 2018. Elle qui a vécu à temps plein dans sa petite maison sur roues jusqu’en décembre 2020 avait eu vent de trop d’histoires sur les femmes qui voyagent seules. Toutefois, des contretemps sont survenus et l’ont forcée à prendre la route sans autre compagnie que celle de son chihuahua. Cette aventure lui a fait comprendre qu’en matière de risques, « ce qu’on entend et la réalité, c’est complètement différent ».

Prendre des précautions

« Le fait d’être une femme seule est à considérer, mais je ne mettrais pas ça dans la catégorie des enjeux importants », songe Alexandra Girard. Pourtant, même si elle voyage seule depuis plus d’une décennie, elle porte à son doigt une fausse alliance dans le but d’avoir en poche une histoire à raconter lorsqu’interpellée par des hommes un peu trop insistants. Bague au doigt depuis 2008, la CPA indique qu’il serait aujourd’hui impossible pour elle de s’en départir.

Il n’y a toutefois pas que le bijou. Lorsque Mme Girard a choisi ses souliers de randonnée, elle a sélectionné une paire à l’apparence plutôt masculine : « Comme ça, j’ai l’air d’avoir une paire de souliers masculins à côté de ma paire de gougounes quand ils sèchent dehors à côté de ma van. »

« Probablement qu’être un homme, je me serais moins attardé aux détails », indique celle qui ne semble n’avoir épargné aucune astuce pour assurer sa sécurité. Alexandra Girard ne met aucun collant féminin sur son véhicule. Elle a toujours un répulsif pour les ours (et hommes, dans ce cas-ci) à portée de main, ainsi que des boissons sans alcool pour ne pas être privée de la possibilité de conduire en soirée.

Quant aux aménagements de sa maison sur roues, il était essentiel de créer un chemin entre l’avant et l’arrière de l’habitacle qui lui permet de partir sans passer par l’extérieur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle son « banc conducteur ne bouge pas : [le van] est toujours prêt à partir ». Elle possède aussi une toilette portative afin de ne pas avoir à sortir en soirée ou la nuit, ainsi qu’un GPS satellite qui ne nécessite aucun réseau lors de l’envoi de sa géolocalisation.

« On ne devrait pas avoir à faire ça. Ça fait tellement longtemps que je le fais que je ne le réalise même plus, et c’est ça qui est triste. C’est rendu normal et ça ne devrait pas l’être. »

Anne Vincent avoue qu’elle planifie toujours l’endroit où elle dort et s’assure que ce soit un endroit recommandé par d’autres nomades : « Des endroits proches d’une route, pas dans le fin fond du bois, seule au bout d’un chemin de terre. » Elle ne s’aventurerait pas à dormir loin de la civilisation, non seulement parce qu’elle est seule, mais aussi pour les accidents. Elle ajoute que dans certains pays, elle « prendrait peut-être un compagnon de voyage ». Un vrai, et non son faux mari dont elle feint elle aussi l’existence pour se sauver de situations déplaisantes.

Malgré tous ces discours, les trois femmes indiquent n’avoir jamais vécu d’incident notable. Il leur est arrivé de vivre des inconforts, que ce soit avec des jeunes qui dérangeaient pour s’amuser ou quelques personnes au regard trop insistant, mais dans des moments comme celui-ci, « tu prends tes clés et tu t’en vas ailleurs, affirme Alexandra Girard. Il faut que tu suives ton instinct. Ce n’est pas plus compliqué que ça ». Julie Plante renchérit : « Je me sens plus en sécurité dans ma van [que dans une maison], parce que j’ai toujours le choix de partir vraiment facilement. »

Ces trois aventurières ne sont jamais entièrement seules. Chacune d’elles est membre de divers groupes sur les réseaux sociaux où elles échangent avec d’autres femmes vivant un mode de vie nomade en solo. « On se soutient, on se donne des trucs. Ça fait une belle communauté sur qui s’appuyer », explique Alexandra.

En plus de ce contact virtuel, deux des trois voyageuses possèdent des chiens. « Avoir un chien, c’est sûr que ça a un impact », croit fermement Mme Girard. Elle voyage d’ailleurs avec son boxer croisé qui a « le look d’un chien que tu n’approches pas sans demander ».

Alexandra Girard note toutefois qu’un chien amène davantage de gestion. « Le chien n’est pas la solution au sentiment d’insécurité », dit-elle, notant les restrictions que comporte parfois sa compagnie. « Tu ne peux pas faire l’épicerie pendant plus de cinq minutes, aller prendre ta douche dans un gym, aller dans un musée et faire le tour », fait-elle comprendre.

Prendre le contrôle de sa vie

« Le commentaire qui revenait le plus souvent est que les gens me trouvaient brave et courageuse », raconte Julie Plante quant à son voyage solo en Amérique centrale. Pour Anne Vincent, qui profite de son année sabbatique pour transformer son véhicule, c’est le mot « débrouillarde » qui revient fréquemment.

« D’être capable de convertir sa propre van [c’est] super valorisant », mentionne-t-elle en ajoutant qu’il s’agit souvent de la tâche de l’homme, alors que la femme s’occupe de la finition et de la décoration. À son avis, « toute femme devrait, à un moment donné, voyager seule dans sa vie [afin d’] être confrontée à certains problèmes ».

« En tant que comptable, je n’avais pas utilisé une scie depuis le secondaire », illustre Alexandra Girard, qui consacre maintenant une pièce de sa maison à l’amélioration de son véhicule. Après avoir passé des centaines d’heures à concevoir et à dessiner des plans, la nomade avoue ressentir bien de la fierté à l’égard de sa fourgonnette.

La bénévole à ses heures raconte que nombreuses sont ses amies qui s’empêchent de prendre des vacances ou de voyager parce que leur conjoint ne peut pas. Lorsqu’elle entend ces propos, Alexandra Girard ne ressent que plus de joie à voyager seule désormais. « J’adore voyager avec ma famille, j’adore voyager avec mes amis, mais je réalise que mes plus beaux voyages, je les ai faits seule ou accompagnée de mon chien », conclut-elle.
 


 

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que la nomade Anne Vincent se nommait Anne Hébert, a été modifiée.

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