La seule marina de l’est de Montréal menacée de fermeture

La seule marina encore en fonction dans l’est de l’île de Montréal poursuit le gouvernement du Québec et la Ville de Montréal pour réclamer la reconduction de son bail, qu’elle peine à obtenir après plus de 35 ans d’existence, a constaté Le Devoir.

Or, la fermeture de cette installation représenterait un « désastre » aux yeux des plaisanciers de la grande région de Montréal.

La Marina P.A.T. est une entreprise familiale qui a ouvert ses portes en 1985. Située à proximité de la rue Notre-Dame Est, dans le quartier Pointe-aux-Trembles, elle accueille chaque été quelque 120 bateaux de différentes tailles sur son quai, où un service de ravitaillement en carburant est notamment offert. Plusieurs plaisanciers ont d’ailleurs fait état au Devoir du fort achalandage de cette marina qui, comme tant d’autres au Québec, compte une liste d’attente de propriétaires de bateaux qui doivent souvent patienter quelques années avant d’obtenir une place où amarrer leur bateau pendant la saison estivale.

La marina est propriétaire foncier de son terrain, mais doit louer la zone maritime qu’occupe son quai, qui donne sur le fleuve Saint-Laurent. D’abord de juridiction fédérale, ce bail est tombé sous le giron du gouvernement du Québec en 1991 à la suite de changements législatifs.

La marina a alors signé un nouveau bail avec le gouvernement du Québec, qui a renouvelé celui-ci « automatiquement » chaque année, indique la demande introductive d’instance déposée la semaine dernière par l’entreprise devant la Cour supérieure du Québec.

On ne peut pas avoir un aussi beau fleuve et n’avoir aucune place pour accueillir les bateaux

En février 2019, cependant, le ministère de l’Environnement a contacté la marina, ouverte de mai à octobre, pour lui indiquer que son bail, qui était d’une durée de 25 ans, était échu depuis 2017. Une extension a depuis été accordée jusqu’en décembre 2020, puis jusqu’au 30 novembre 2021.

L’entreprise, qui estime avoir un droit acquis de maintien dans les lieux, a tenté en vain depuis d’obtenir « le consentement des propriétaires riverains adjacents à sa marina », établi comme un prérequis au renouvellement de son bail par Québec. Un de ces voisins est un résident de Pointe-aux-Trembles qui s’oppose à l’empiétement de la marina sur une partie de son terrain, tandis que la Ville de Montréal, mise en cause dans ce dossier, a entamé des démarches pour acquérir du gouvernement du Québec une parcelle de terrain à l’est de la marina sur laquelle cette dernière empiète en partie.

« Si on est en Cour, c’est à cause d’un imbroglio avec les fonctionnaires, autant du gouvernement provincial que de la Ville de Montréal », déplore le vice-président de la marina, Pierre Valois, en entrevue au Devoir. Lors d’une visite sur place samedi après-midi, le stationnement de la marina était plein et plusieurs plaisanciers discutaient tranquillement dans certains des bateaux amarrés au quai.

« On a été là pendant près de 37 ans, mais c’est comme si on n’avait jamais existé. On n’accepte pas ça », renchérit son père, Paul-Yvon Valois, qui loge juste au-dessus de l’entreprise qu’il a fondée avec son fils. Pierre Valois indique d’ailleurs avoir investi des millions de dollars dans l’aménagement et l’entretien de cette marina au fil des années.

Une marina « en péril »

Prise en étau, l’entreprise se tourne donc vers la Cour supérieure du Québec pour tenter d’obtenir un renouvellement de son bail pour l’année 2022, le temps qu’un juge puisse trancher sur le fond du dossier. Autrement, si aucun bail n’est établi — ou si les propriétaires de la marina obtiennent celui-ci « trop tard » —, l’installation devra fermer ses portes « définitivement », faute d’avoir pu prendre les réservations de ses clients pour l’année prochaine d’ici à la fin de l’été, indique la poursuite.

« Ça représente mon fonds de pension et l’avenir de notre famille. Et tout ça est en péril », soupire Pierre Valois, qui assure être « prêt à aller jusqu’au bout au niveau judiciaire » pour obtenir le droit de continuer d’accueillir des plaisanciers à sa marina dans les prochaines années.

La Ville de Montréal et le ministère québécois de l’Environnement ont refusé de commenter le dossier en raison de cette poursuite. L’arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles s’est pour sa part dit « surpris » par cette poursuite, d’autant plus qu’il affirme être d’accord avec la poursuite des activités de la marina jusqu’en 2023. La création d’un comité de travail aurait aussi été proposée « pour trouver des solutions à plus long terme » afin d’assurer « la pérennité » de l’entreprise.

On a été là pendant près de 37 ans, mais c’est comme si on n’avait jamais existé

« La marina joue un rôle important dans l’offre récréotouristique de l’est de Montréal, dont fait partie Pointe-aux-Trembles », ajoute la chargée de communication Mélanie Adam. L’arrondissement cherchait néanmoins depuis quelques années une solution « gagnant-gagnant » pour permettre à cette entreprise de fonctionner « tout en améliorant l’accès public au fleuve », note-t-elle.

Des plaisanciers inquiets

De nombreux plaisanciers de Pointe-aux-Trembles, mais aussi de plusieurs villes de la grande région de Montréal, s’inquiètent de la possibilité de voir la marina fermer ses portes. Déjà, la marina de Lachine, une des plus grandes au Québec, n’est plus accessible, puisque la Ville souhaite la transformer en parc d’ici 2025.

« Ce serait catastrophique, du moins pour l’est de l’île », lance Nathalie Lévesque, une résidente de Pointe-aux-Trembles.

« On ne peut pas avoir un aussi beau fleuve et n’avoir aucune place pour accueillir les bateaux ! » lance pour sa part Jean-François Lajeunesse, un résident de Repentigny qui amarre son bateau à la Marina P.A.T. depuis des années. Si cette dernière doit fermer, « c’est beaucoup de bateaux qui vont se retrouver à sec », appréhende-t-il. Or, « il y a des personnes qui sont dépendantes d’une marina pour utiliser leur bateau », souligne le plaisancier Olivier Giroux, qui doit faire la route de Longueuil à Pointe-aux-Trembles pour se rendre à son bateau, amarré à la Marina P.A.T.

Déjà, en 2018, il manquait 2650 places de quai dans la province, selon Nautisme Québec, qui note que ce manque se fait surtout sentir dans les environs de la métropole. Or, la pandémie a fait exploser de 30 à 45 % les ventes de bateaux dans la province l’an dernier, indique le directeur général de l’organisme, Sylvain Deschênes. Ainsi, « l’écart se creuse » entre le nombre de places disponibles dans les marinas de la province et la demande, constate-t-il.

La fermeture de l’unique marina de l’est de l’île de Montréal affecterait par ailleurs grandement les résidents de l’île Sainte-Thérèse, située entre les rives de Pointe-aux-Trembles et de Varennes, qui n’est accessible que par la voie maritime.

« Il n’y a pas de marina autour de l’île, sauf celle de Pointe-aux-Trembles. Donc, si on perd ça, c’est comme si on se retrouvait sans services », laisse tomber la porte-parole de l’Association de la communauté de l’île Sainte-Thérèse, Fannie Martin.

Une autre marina existait auparavant dans l’est de la métropole, mais celle-ci a été expropriée au début des années 2000. Une plage a depuis été aménagée à cet endroit.

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